Les amis de Dieu – Insula Viridis

Les amis de Dieu

INSULA VIRIDIS voudrait être le lieu d’une communauté vivante, à laquelle chacun adhère librement et indépendamment de son appartenance religieuse ou de ses engagements dans le monde. Elle ne saurait être une société secrète ni même une sorte de cercle d’initiés : elle s’apparente plutôt, par sa liberté d’esprit, aux sessions d’Eranos, qui furent pendant plus de cinquante ans un temps d’échanges privilégiés entre chercheurs, animé par le spécialiste de l’Iran spirituel Henry Corbin.

Le savoir concernant l’« héritage culturel mondial » de la mystique et de l’ésotérisme est devenu accessible aujourd’hui même aux non-spécialistes, et ceci dans une mesure incomparable à tout ce qui a été possible antérieurement. La recherche sur les aspects communs et les différences est une tâche centrale de notre temps. Une telle recherche dépasse les possibilités du dialogue interreligieux. Ce dernier peut mettre à jour des principes éthiques communs et, par là, jouer un rôle œcuménique. Sans l’inclusion de la mystique et de l’ésotérisme, il reste cependant aveugle face à la réalité des sources de révélation et de leurs convergences.

Les figures de l’Ami de Dieu de l’Oberland et du poète allemand Novalis ont été perçues comme références communes par les deux initiateurs de ce projet, en vue justement de ce projet, sans pour autant écarter, loin de là, d’autres figures-guides qui sont importants pour eux ou pour d’autres.
En l’Ami de Dieu se fait jour la métamorphose de l’initiation chrétienne médiévale en une voie d’intériorité libre possédant des vertus communautaires. En Novalis, une initiation qui se résume dans la formule lapidaire « Christ et Sophie » s’individualise à un degré jusque là inconnu. Ses intuitions, léguées dans ses fragments et ses œuvres poétiques, sont autant de germes d’une science initiatique en devenir.

La montagne verte

La Montagne Verte des Shî’ites

Le Dragon figure au centre de la « Citadelle des Philosophes » de Khunrath. Il est le dragon de l’alchimie qui se dévore lui-même, Ouroboros, le Mercure comme soif ardente. Après avoir goûté le sang du monstre, le héros Ségur pourrait entonner l’hymne d’Hermès, bien connu des alchimistes:

« Les portes du Ciel sont ouvertes ; Les portes de la Terre sont ouvertes ; La voie du Courant est ouverte ; Mon esprit a été entendu par tous les dieux et les génies ».

Cet hymne de victoire enseigne la transformation alchimique, la séparation soleil et lune, qui est la dualité hermétique fondamentale. La clé des contraires. C’est pour cela que la Quête du Graal se manifeste aux hommes comme une Guerre Sainte. Elle prolonge la lutte cosmogonique « entre les puissances célestes du Kosmos, et celles du chaos, de la nature déchaînée, des ténèbres» (Cruppo di Arte).

L’homme héroïque, le héros de la Quête, se tient à la fracture des antagonismes, au moment de la plus intense tension des contraires, là où se fait la fusion, le dévoilement, dans une conscience hors du monde, avec au cœur un sentiment puissant d’immortalité. Cette conception guerrière de la Quête (vaincre l’obstacle, l’obscurité, et se vaincre soi-même) appartient à la tradition indo-européenne des Perses, qui survivra dans l’Islam iranien. C’est l’héritage des origines. Julius Evola indique : « L’idée de «guerre sainte » parvint aux tribus arabes par l’univers spéculatif persan ».

On pourrait s’étonner de retrouver la syllabe sacrée K.R.N. dans le mot Koran, comme si des pans entiers de la connaissance survivaient encore, dans l’Islam — des blocs de mémoire, venus de la Perse de Darius et de Zarathoustra.

Il est dit dans l’Islam shî’ite qu’à l’époque du Déluge, les Anges enlevèrent le Temple du Graal à la terre et le transférèrent dans le IVe ciel. Survivance, là aussi, de la terre d’Hyperborée, disparue du monde de la surface, entrée en sommeil, en invisibilité, au moment où la Quête était lancée dans le temps des hommes, vers l’Europe, vers l’Orient.

Le Temple du Graal est décrit dans « les Prairies d’Or» de l’historien arabe Mas’Udi (Xè siècle): « Le Temple s’élève aux limites du monde, d’une hauteur immense. Le pourtour est percé de sept portes, et le Temple est surmonté d’une coupole à sept étages. Au sommet de ce dôme est fixée une pierre précieuse d’une prodigieuse dimension, dont l’éclat illumine tous les alentours. Nul ne peut s’en approcher à moins de dix coudées sans tomber mort ; les lances que l’on projette dans la direction du Temple se retournent contre l’agresseur. Dans le temple même, se trouve un puits. Quiconque s’y penche est menacé d’un vertige qui l’entraîne dans l’abîme. Mais tout autour, court une inscription annonçant que l’entrée de ce puits conduit au Trésor des livres, conservant les sciences de la Terre et des Cieux, la chronologie des temps passés et des temps à venir: «Nul ne peut entrer ni puiser à ces trésors, est-il dit, hormis celui qui est notre égal en savoir, en pouvoir et en sagesse ». C’est sur un roc surgissant de la Terre comme une haute montagne qu’est érigé le Temple.

Celui qui aperçoit le Temple, la coupole et le puits, est saisi d’une émotion violente où il y a de l’impatience, de la tristesse, une attirance qui entraîne le cœur». Une autre correspondance, qui montre une survivance de la Tradition Primordiale : on peut rapprocher la syllabe celto-nordique K.R.N. (qui signifie la pierre et le principe de transformation) du verbe K.W.N., QUI VEUT DIRE « être » dans l’Islman shi’îte : Kaf, Wâw, Nûn — les trois lettres sacrées.

La montagne Kaf, l’Ile Verte, est ainsi reliée à la syllabe K.R.N. qu’on retrouve dans Rabelais.

 

Le Graal des shî’ites et des perses anciens s’appelle « Lumière de Gloire » — Ishragi, la « Lumière du matin». Toute la tradition Ishraqi iranienne, parle du Graal, sous différents noms : l’Ile Verte, la Montagne Verte, la Cité d’Emeraude. Toujours, la couleur de la Pierre.

La lumière cachée et les 12 chevaliers

La doctrine des Douze Imâms

La croyance shî’ite des Douze Imâms — qui sont les douze signes de lumière — reprend les anciennes représentations du Graal. Les Douze Imâms sont considérés comme les demeures, les haltes du soleil qui révèle, illumine, et accomplit la prophétie.
Les Douze Imâms sont nommés « châteaux-forts de lumière », et il est dit que le douzième — l’Imâm du temps présent — n’est pas mort. Comme le roi Arthur de la Quête celto-nordique, il est entré en invisibilité. Il devient « l’Imâm caché ». C’est l’attente du Douzième Imâm, le Mahdi, qui est à l’intérieur de nous l’Imâm secret, la lumière du Saint-Graal.
Le douzième Imâm s’est réfugié dans l’Ile Verte, en attendant que reviennent les temps de l’Age d’Or, comme Arthur, ou Nuada, le roi des Tuatha Dé Danann.
La Quête vers l’Ile Verte commence à l’Occident, dans le monde de l’exil. L’homme a perdu sa royauté ancienne. Il est isolé, séparé, environné de brouillards, cerné d’abîmes. Il ne connaît plus la route qui conduit aux origines.

C’est alors qu’un Paon, ou un oiseau Phénix, vient vers lui. Le plumage du Paon fait la roue, et étincelle comme le soleil. Il rappelle à l’homme ses origines royales perdues. Il lui dit: « Rappelles-toi, tu viens de là-bas. Tu dois refaire le chemin ».
Le Paon est l’image du soleil retrouvé. Il rend la mémoire à l’homme frappé d’amnésie. Ainsi en sera-t-il du roi Pêcheur de la Quête celtique, Amfortas, le roi blessé, dont le royaume est devenu stérile. Dans la Quête celto-chrétienne, le roi Amfortas porte un chapeau fait de plumes de Paon. De la même façon que Parsifal interroge le roi blessé, « Roi, de quoi souffres-tu?», le Paon et le Phénix de la tradition shî’ite iranienne interrogent, et ramènent le souvenir de la blessure qui a provoqué la chute et l’exil. De quoi souffres-tu? Quelle est la racine du mal qui te tourmente ?… Ce n’est pas l’angoisse de vivre, ni le stress des sociétés modernes, privées de transcendance, mais l’absence du Graal, la perte de la lumière des origines.
Autres correspondances entre la doctrine des Douze Imâms et le Mystère du Graal : c’est le Vendredi Saint que le Graal est célébré par les chevaliers réunis dans le Burg de Montsalvage. Il est dit, dans l’Islam shî’ite, que le douzième Imâm, l’Imâm caché, se rend visible un vendredi, en milieu de mois.
Il ne s’agit pas d’un simple jeu de ressemblance, mais d’une filiation directe, depuis les Perses indo-européens.
Le douzième Imâm, figure du Graal, apparaît en vision sous la forme d’une colonne de lumière blanche. Il est «le Rénovateur du monde», «l’Imâm de la Résurrection », qui devra ramener l’homme et le monde à la pureté initiale.
Autour de lui, dans l’Islam des Shî’ites, s’est formée une chevalerie mystique, appelée la Fotowwat. Il y a douze Imâms, comme il y a douze chevaliers autour de la Table Ronde. Cette pierre ronde est l’image du soleil central, inaugurale de la révélation. Le Graal brille au centre de la table, mais il faudra le déploiement de la Quête pour retrouver le centre. Nous sommes en présence du même drame, toujours. Le drame de ce qui a été perdu, brisé, abandonné.

le grand barattage du monde
le barattage du monde

Dans les croyances de l’Inde indo-aryenne, le déroulement de la Quête n’est qu’un long retour au centre royal de soi-même, comme l’enseignent les adeptes du Mahadeva Shiva, la Grande Force Tournoyante qui détruit et recommence sans cesse les mondes. Comment accéder au Christ Cosmique, au Grand Mahadeva de la Création?… Il existe deux routes qui permettent de s’approcher du Centre, de dévoiler de nouveau la lumière des origines, deux routes qui n’en sont qu’une. Shiva avait deux fils, Skanda et Ganesha. Le premier fit le tour du monde, à la recherche de l’éveil. Le second ne quitta pas son point de départ. Il se contenta de faire le tour de son père. La même lumière, toujours. Nous savons. Alors pourquoi nous mentir plus longtemps? La vérité est une porte tournoyante. La Quête est le long déploiement de la Mémoire. L’Islam shî’ite, qui attend la venue du douzième Imâm, recherche d’abord le « Califat intérieur », l’accomplissement de la lumière qui a été obscurcie, voilée.

Rulman Merswin

Au retour d’un voyage de l’« Ami de Dieu » à Rome auprès de Grégoire XI, douze frères se réunirent  avec lui dans une forêt pour s’entretenir de l’état du monde et de l’église, du désordre universel qui leur faisait craindre la Colère divine. Ils eurent alors tous ensemble une même vision. En 1380, ils tinrent une seconde réunion au même endroit puis disparurent. Depuis plusieurs siècles, plus de traces non plus de l’Ile verte de Strasbourg. De même, on ne connait rien de cet « Ami de Dieu ».

Le rôle de Merswin fut d’avoir participé à la vulgarisation d’écrits théologiques, en composant plusieurs ouvrages et traités (dont Le livre des neuf rochers qui vient d’être traduit en français). Notamment un pour exhorter ses contemporains à se ranger sous la bannière de Jésus-Christ et combattre « les esprits libres » qui suivent celle de Lucifer. Un autre, sur les trois degrés de la vie spirituelle, reproduisant un entretien fictif entre un prêtre qui reproche à maître Eckhart de prêcher des choses trop subtiles pour être comprises des fidèles. Dans son ouvrage Le Livre des neuf rochers, il décrit, sous la forme de dévoilement par la Vérité éternelle, la corruption de tous les états de la société ecclésiastique et laïque, annonce des châtiments célestes et explique comment les « Amis de Dieu » parviennent seuls à gravir les neuf rochers. Du sommet le plus élevé, il leur est donné de jeter un regard dans « l’Origine ». Ce livre était destiné à réveiller la chrétienté de son sommeil spirituel et à indiquer une voie possible pour ceux qui sont incertains.

Rulman Merswin livra un modèle spirituel original dans l’histoire de la spiritualité chrétienne – devenir aussi intime avec son maître spirituel, un Ami de Dieu lui-même, qu’avec Dieu, dans le cadre d’une communauté – alliant cheminement intime et réponse associative.


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