
Tout a été dit sur le Tarot et n’importe quoi également. Nous allons examiner plus attentivement cet atout connu sous le nom du bateleur. Il est saisissant de constater que ces cartes avaient à l’origine une vocation pédagogique, celle d’illustrer la philosophie de Marsile Ficin, traducteur des œuvres de Platon pour le compte de Côme de Médicis.

Au dix-huitième siècle, un type particulier de tarot va se répandre et devenir populaire, il sera appelé tarot de Marseille, ce qui a laissé croire que c’est de cette ville qu’il était originaire. En réalité cette dénomination tardive est trompeuse, car ce modèle est originaire d’Italie. S’il a principalement servi à jouer aux cartes, ce sont d’autres usages qui ont fait la renommée du tarot de Marseille. Dès la fin du dix-huitième siècle, des savants et des érudits se sont interrogés sur ces images et ont émis des hypothèses quant à leur origine, les attribuant tour à tour aux Égyptiens, aux Bohémiens, aux bâtisseurs de cathédrales, à la tradition alchimique… Certains ont estimé qu’elles constituaient le recueil occulte d’une sagesse ancienne. La fascination que ces cartes ont exercée sur les occultistes tient essentiellement à la présence, au sein de cette collection d’images, de nombreuses figures allégoriques et symboliques issues de traditions apparemment hétéroclites. En fait il n’en est rien sinon les deux sources reconnues : celle de l’école d’Alexandrie et l’académie de Marsile Ficin. Marsile Ficin (1433-1499) est l’inspirateur direct, voire l’inventeur, du tarot de Marseille. Il s’agit d’un jeu pédagogique destiné à exposer, à l’intention d’un public d’initiés, la pensée platonicienne et chrétienne de Ficin.
Les sources iconographiques du bateleur

la planche complète avec deux personnages

le jeu du bonneteau avec les 3 gobelets
Ce volume, de petit format, est essentiellement un livre d’images. L’artiste a représenté les « enfants des planètes », c’est-à-dire des panoramas mettant en scène les individus nés sous l’influence de chacun des sept astres mobiles pris en compte par l’astrologie jusqu’au dix-huitième siècle : Lune, Mercure, Vénus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne. Le recto du onzième feuillet, consacré aux « enfants de Mercure », présente une ville imaginaire. Au centre de l’image, des cuisiniers s’affairent autour de pièces de viande qu’ils font rôtir pour le banquet qui se tient sous une arcade, au sommet de la composition. Il y a trois convives autour de la table : l’un est assis, en train de vider un verre de vin ; un autre, coiffé d’un bonnet rouge, plonge la main dans un plat ; le troisième est celui qui nous intéresse. Il occupe, exactement au milieu de l’arcade, la position la plus éminente. Debout derrière la table, bien campé sur ses jambes, il semble tenir, au centre de la scène, la place d’honneur. Il est, de la tête aux pieds, le sosie presque parfait du Bateleur du tarot de Marseille.
L’un et l’autre ont les cheveux blonds et bouclés coiffés d’un chapeau à larges bords, la tête légèrement inclinée vers la droite; ils sont vêtus à la même mode, d’un pourpoint rembourré et couturé par le milieu, au col rond orné d’une bordure, dont la coupe cintrée est ajustée à la taille par une ceinture sans boucle, et sous laquelle ils portent tous deux une chemise aux poignets cerclés d’un galon. Si l’on considère les gestes des bras, on pourrait croire qu’ils se regardent l’un l’autre dans un miroir, ayant chacun une main levée à hauteur d’épaule, la paume ouverte, l’autre tenue un peu au-dessous de la ceinture. Les deux tables aussi semblent jumelles, avec leurs plateaux épais, leurs pieds tronconiques et sur lesquelles on retrouve à peu près le même bric-à-brac : des pièces de monnaie, un couteau, un verre, un pain rond. Sous la table, les jambes des deux personnages sont pareillement revêtues de chausses et se terminent par les mêmes souliers à bouts pointus.
De l’autre côté de la feuille de parchemin, si fine qu’elle est presque transparente, au beau milieu de l’illustration consacrée aux enfants de la Lune, un nouveau personnage apparaît. Comme le Bateleur, il tient une baguette dans la main gauche. Sur sa table sont posés des gobelets dont la forme évasée rappelle celui du Bateleur.

Il porte à la ceinture une aumônière qui ressemble au sac ouvert sur la table du Bateleur : même forme trapézoïdale, même ouverture ornée d’un rebord et soulignée de fins plis verticaux, même type de fermoir dans la partie supérieure. La position de son bras gauche correspond parfaitement à celle du bras droit du Bateleur. Le geste dessine un arc en anse de théière, le bras écarté du torse, le coude formant un angle ouvert, la main venant se placer juste sous la ceinture en haut de la hanche, la jonction du poignet étant alignée, dans les deux figures, très exactement le long du vêtement du personnage. Au centre d’un attroupement de badauds, L’Enfant de la Lune se livre manifestement à la même activité de faiseur d’illusions que le Bateleur. La figure du Bateleur se révèle ainsi comme le composite de deux personnages tirés de deux feuillets successifs du De sphaera, partageant des caractères physiques, vestimentaires et identitaires aussi bien avec l’un qu’avec l’autre. La conclusion s’impose : l’homme qui exécuta le dessin du tarot de Marseille avait sous les yeux le petit manuscrit enluminé au moment où, fusionnant en une image unique deux personnages tirés de deux feuillets consécutifs du livre, il donna le jour à la première des figures du jeu, celle qui porte le numéro I. Les historiens de l’art estiment que le De sphaera a été réalisé entre 1460 et 1470. Puisqu’il s’inspire de ses miniatures, le tarot de Marseille a nécessairement été créé à une date postérieure.
La série d’illustrations du codex De sphaera s’inscrit dans la tradition iconographique des « Enfants des Planètes », vraisemblablement d’origine germanique, dont on connaît de multiples exemples dans des manuscrits illustrés ou sous forme de gravures7. Ces séries présentent chacune des sept « planètes » du système ptolémaïque (Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Lune), accompagnées de figures représentatives des personnes nées sous l’influence de ces planètes. Selon cette tradition, la figure de l’illusionniste compte parmi les enfants de la Lune, comme on peut le voir, par exemple, dans une gravure florentine de Baccio Baldini datée vers 1460. Les convives au banquet, en revanche, s’inscrivent parmi les enfants de Mercure.
LA FIGURE DU SOPHISTE
Nous retrouvons dans les écrits de Marsile Ficin le portrait de l’illusionniste qu’avait esquissé un contemporain, Landino. Dans son commentaire sur le Sophiste de Platon, il évoque les sophistes, ces maîtres orateurs qui faisaient profession, au temps de Platon, d’enseigner l’art de convaincre par la parole. Ficin les décrit comme des illusionnistes et imitateurs :
Le sophiste est un illusionniste, praestigiator et un imitateur qui, fabricant par ses discours des images trompeuses de toutes les choses vraies, abuse ainsi les oreilles des ignorants. Il est comme le meilleur peintre ou sculpteur qui, en imitant des animaux, trompe de loin les yeux des enfants ; mais les hommes d’expérience, de même que ceux qui examinent les choses de près, les uns comme les autres découvrent leurs supercheries.
Sa magie ne touche pas aux choses, elle les fait voir différentes de ce qu’elles sont réellement, elle les habille, en quelque sorte, au regard de ceux qui l’observent et l’écoutent. Ainsi, la figure de l’illusionniste, chez Ficin et Landino, fait référence à l’art d’imiter la réalité pour tromper le public. Cette compétence est en général connotée négativement, comme par exemple en conclusion du commentaire de Ficin au Sophiste : « Enfin, le sophiste est ignorant, fabricant de fantasmes et illusionniste, réfutateur avare et prétentieux ».
Mais Ficin prolongera sa réflexion en distinguant un sophiste humain et un sophiste divin.
ici le bateleur patauge dans une marre de sang, la solution à cette situation se trouve à l’arrière plan.
à suivre …
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