Jusqu’à présent le fait maçonnique était jugé à l’aune de l’action : celle du bâtisseur comme celle de la cité mais n’avons nous pas perdu quelque chose d’essentiel en cours de route ? Prenons le thème des rites et des symboles. Un rite est un acte accompli conformément à l’ordre du monde tel qu’il est défini par la révélation ou par la nature divine, telle que la comprend le sujet qui se soumet à cette loi. Cela suppose, nous l’avons vu, la volonté d’accomplir la loi, et absolument pas une soumission aveugle et passive qui ne ferait pas de l’acte accompli un rite, mais reviendrait à un ritualisme desséché et sans activité propre. Cela entraîne aussi l’acceptation des règles traditionnelles qui gouvernent l’action du rite et, nous l’avons vu, l’utilisation consciente et volontaire des moyens initiatiques, ce qui définit la position active de l’initié par opposition à une participation passive non éclairée.
L’activité rituelle ainsi comprise n’engage pas seulement des actes spécifiques accomplis dans une église ou dans un temple, mais toute activité accomplie volontairement, conformément à l’esprit de la tradition en question. En ce sens, tout doit et peut être sacralisé, et une voie initiatique complète met à la disposition des pratiquants les moyens nécessaires pour accomplir ce programme.
LA PENSÉE SYMBOLIQUE
D’autre part, nous avons vu que le symbolisme est la clé de voûte des méthodes d’enseignement et des pratiques traditionnelles ; le bouddhisme tantrique ou la franc-maçonnerie en sont des illustrations parmi bien d’autres. Nous savons que la pensée symbolique est, ainsi que Mircéa Eliade le dit, le mode « naturel et premier » du langage au sens logique et chronologique du terme. Cela est bien vérifié par l’usage courant de la langue ordinaire, qui fait spontanément appel à ce mode, aussi bien que par les rêves nocturnes, qui sont aussi un langage profond et fondamental fonctionnant suivant les règles de la pensée symbolique.
L’usage du symbole est fondé sur une analogie naturelle qui rassemble et synthétise là où la pensée analytique découpe et fige. Le symbole renvoie à des significations multiples, hiérarchiquement superposées et, surtout, qui ne s’excluent pas entre elles, comme cela se produit dans la pensée conceptuelle qui fonctionne toujours par oppositions. La polyvalence du symbole en fait le véhicule par excellence des enseignements métaphysiques, qui sont toujours mutilés par un langage univoque et plat, tandis que l’épaisseur du langage symbolique rend justice à la complexité vivante des plans superposés qui constituent le monde. D’un point de vue pratique, le symbole possède donc la propriété précieuse d’exprimer des données intellectuelles riches et complexes, et d’animer les éléments affectifs et instinctuels. Il peut ainsi réaliser l’unité de l’être humain.
Ce caractère unifié et unifiant du symbole constitue le fondement de sa vertu transformante, à l’œuvre aussi bien en psychothérapie — ce qui est tout à fait évident et reconnu aujourd’hui — que dans les exercices initiatiques de la franc-maçonnerie ou dans les méditations tantriques du bouddhisme. À cet égard, le symbole apparaît comme un transformateur d’énergie, et c’est un point sur lequel il conviendra de revenir. Il est un transformateur d’énergie, en même temps qu’il fait circuler les significations et qu’il les rassemble au lieu de les disséquer. Ce qui nous importe ici, c’est l’efficacité des pratiques symboliques, puisque notre but est la transformation ou la libération du « vieil homme ».
Ces quelques définitions, simples et brèves, ont pour but de nous faire réfléchir sur ce qu’est réellement, en tant que bouddhiste ou franc-maçon, notre pratique des rites et des symboles. Nous devrions les utiliser avec lucidité et avec la pleine conscience de la façon dont ils opèrent en nous pour nous transformer ; c’est en sachant comment les employer que nous pourrons leur faire délivrer toutes les vertus dont ils sont porteurs. C’est donc une question de mise en œuvre.
On rencontre de nombreuses analogies entre les rituels bouddhistes et les rituels maçonniques. On pourrait d’ailleurs envisager de faire une étude comparée de certains éléments. Très brièvement : les serments d’allégeance, les signes d’ordre et les chakras ; le secret comme discipline protectrice et comme symbole du caractère ineffable de la réalisation spirituelle ; les rituels de purification de la personnalité antérieure profane ; les épreuves, la transmission d’influences spirituelles par des instruments qui associent les deux principes spirituels complémentaires (le maillet, le compas ou l’épée dans la maçonnerie ; le vajra et la cloche dans le tantrisme). Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le sujet fondamental de l’indissociabilité, de la complémentarité ou de la coïncidence des opposés.
Notons également le thème de la mort et de la renaissance. C’est un thème majeur dans la franc-maçonnerie aussi bien dans l’initiation au grade d’Apprenti que dans l’initiation à celui de Maître ; ce thème est non moins prégnant dans le bouddhisme où naissance et mort constituent la vie et, comme c’est le cas de toutes les doctrines spirituelles, où la mort à soi-même constitue toujours la condition de la renaissance. Dans la pratique quotidienne, qui est la pratique de la mort à chaque instant, de la mort dans la vie, les mécanismes fondamentaux à l’œuvre sont ceux de la désappropriation, du détachement, et de la désidentification : dans tous les cas, il s’agit de mourir à quelque chose. On peut donc également explorer le symbolisme de la mort.

Introduction à la vision pénétrante
Attention, concentration, vigilance et prosoché, voilà des qualités nécessaires à toute activité sportive, artisanale, intellectuelle et surtout spirituelle. « Garde toi de l’oubli, Dieu te regarde. Vigilance sur ce que tu dis, sur ce que tu penses, sur la manière dont tu agis », ces exercices spirituels figurent dans la règle de St Benoît, une des premières règles monastiques. Mais ces exercices, essentiels pour la progression spirituelle, ne sont pas d’origine chrétienne. Ils ont été empruntés à la philosophie de l’Antiquité, notamment au néoplatonisme et au stoïcisme.

Dans son éclectisme, la Maçonnerie fait référence, notamment par le coq du cabinet de réflexion (et à la banderole Vigilance et Persévérance), à ces exercices spirituels, sans pourtant en développer la mise en œuvre.
Comment ces exercices spirituels étaient-ils mise en œuvre dans l’Antiquité ? Il est encore difficile de répondre, car les textes philosophiques à notre disposition restent vagues et discourir sur la philosophie semble plus simple que de la pratiquer. Heureusement, plusieurs traditions religieuses les pratiquent encore, car elles ont une base universelle. Il revient à Jean-Pierre Schnetzler, dans une perspective guénonienne, d’avoir tenté la greffe avec le bouddhisme, ceci avec succès.
Introduction au Sadhana
Dans mes différents articles et ils sont nombreux j’ai souligné ce qui manquait à la Maçonnerie spéculative contemporaine : la cohérence de tous les aspects vécus dans la vie du constructeur. La compréhension intellectuelle et symbolique, la dévotion et l’altruisme, la religion et l’œuvre professionnelle, l’achèvement spirituel et l’effort concret quotidien, ne doivent pas être séparés.
Puisque de nos jours un nombre infime de Francs-Maçons manipule encore le compas et l’équerre, il faut nous concentrer sur le lieu où tout se passe désormais, le psychisme, pour y discerner le problème et trouver les méthodes permettant d’y faire face. Cela nécessite sa compréhension psychologique et la maîtrise de son fonctionnement. Ce programme est mis en œuvre par les méthodes dites de méditation et particulièrement celles restées vivantes dans le bouddhisme depuis 2 500 ans et récemment introduites en Europe. Depuis une vingtaine d’années nous en avons étudié l’application à la Franc- Maçonnerie, et c’est ce que nous allons exposer très brièvement dans ce petit rosaire. Mais auparavant soulignons quelques conséquences regrettables de la disparition opérative.
Le manque opératif
Le résultat néfaste le plus évident est que l’absence du métier vécu prive le Franc-Maçon de l’expérience unitive dans l’effort quotidien et peut le laisser démuni devant les dérives spéculatives. Or l’efficacité transformante est tributaire de l’énergie investie dans l’aventure, autant que de la pertinence des moyens utilisés.
Un support essentiel de cette transmutation alchimique de l’être est la compréhension vécue de son unité trine, exprimée dans la vision tripartite du christianisme primitif, corps âme esprit (soma, psukhè, noûs, grec ; corpus, anima, spiritus, latin), superposable aux trois étages du monde bouddhique : corps grossier, mental pur et monde informel. Le lieu stratégique des difficultés est évidemment l’étage intermédiaire du psychisme (l’anima latine primitive), et c’est là que doit se dérouler l’essentiel du travail méditatif de remise en ordre. Le dernier facteur, vivifiant et dynamique dont bénéficiaient les opératifs était la pratique quotidienne éclairée d’une religion, la voie de la Mer. Celle-ci manque douloureusement de nos jours, et l’un des premiers travaux du méditant est de se demander pourquoi, avant de remédier à cette absence.
Comment utiliser ce qui subsiste dans la Franc Maçonnerie ?
L’habitation du rituel d’abord
Il s’agit de le comprendre et de le vivre avec tout soi-même, donc de ne pas simplement le réciter, encore moins le lire de loin. Tous les aspects corporels, affectifs, intellectuels, et symboliques, doivent être intégrés. Pour prendre un seul exemple, la déambulation engage le corps et l’être, mais aussi la compréhension, que tout acte, ici et au dehors, doit s’accomplir parfaitement, à l’équerre, comme disent encore les artisans, en suivant la loi cosmique signifiée par le sens du cours apparent du soleil. Cet acte simple suppose une attention permanente, une présence vigilante, qui permettent de vivre profondément ce qui pourrait n’être qu’une obéissance de surface.
La pénétration vécue du symbolisme
Elle suppose une ouverture psychique stable aux divers sens véhiculés par la situation dans tous ses aspects. Cela nécessite un contrôle effectif du vagabondage mental foncier, qui est l’état spontané du psychisme… à moins que celui-ci ne succombe à la somnolence.
La présence opératoire à soi-même et à la situation
C’est évidemment l’attitude souhaitable, si l’on veut appliquer aux actions de la vie quotidienne les principes expérimentés lors du rituel initiatique, ce qui est indispensable à la transformation réelle de l’initié. L’acquisition d’une telle discipline est justement un des objets de la pratique méditative.
Méditation bouddhique et franc-maçonnerie
Le mot méditation véhicule le sens de réflexion intellectuelle approfondie, qui provient de la meditatio latine, le deuxième barreau de « l’échelle des moines » au Moyen Age. Il traduit mal le terme technique sanskrit bhâvâna, qui signifie
« exercice », de tout l’être, corporel, mental et spirituel. Il s’agit d’un entraînement visant à la découverte et à la réalisation de la vérité ultime fondatrice. Cela passe surtout par la mise au clair du fonctionnement mental, lieu de tous les problèmes et obstacles majeurs. Par comparaison les difficultés physiques suscitées par l’assise immobile prolongée sont tout à fait secondaires… bien que douloureuses.
Cette découverte des sources cachées de notre fonctionnement se situe à l’opposé de l’attitude habituelle polarisée sur le monde extérieur. Il s’agit de soulever le voile qui recouvre nos déterminismes profonds, résultats et facteurs de notre histoire, auxquels nous nous identifions naïvement, afin de les connaître et de nous en libérer. Cette démarche qui découvre alors en nous ce qui est au-delà du moi, et est appelé, dans le bouddhisme, « nature de Bouddha », n’est pas différente de celle décrite par saint Paul (Galates 2, 20) : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». Dans les deux cas il faut mourir au moi vulgaire, abandonner le « vieil Adam » : une entreprise de longue haleine, qui suppose des moyens efficaces, éprouvés au fil des siècles.
Les techniques
Elles sont très nombreuses et leur variété peut étonner, mais nous écarterons celles culturellement marquées, pour ne retenir que celles dont les formes sont universelles, et donc utilisables par des occidentaux non bouddhistes. Elles sont divisées en deux grandes familles complémentaires, celle de la concentration (samâdhi, sk.) et celle de la vision pénétrante (vipasyanâ, sk.), dont nous choisirons un exemple représentatif de chacune.
La famille de la concentration existe dans toutes les religions. Elle vise à développer les qualités naturellement présentes dans le mental, et par leur fixation sur un modèle divin, à expérimenter les extases décrites par tous les mystiques, avant de parvenir finalement au but ultime. Elle nécessite une ambiance calme et silencieuse qui ne perturbe pas la concentration.
La vision pénétrante, dont la méthode a été découverte par le Bouddha, examine, grâce à la sagesse (le premier pilier de l’édifice maçonnique), les obstacles mentaux et, défaisant les liens, permet la libération finale (nirvâna, sk.). Son ouverture impavide lui permet de s’effectuer dans une ambiance plus perturbée. Comme la pratique doit pouvoir s’effectuer en tous temps et en tous lieux, nous commencerons par quelques détails sur les postures corporelles convenant aux deux familles.

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