
Selon Jeremy Narby, l’anthropologie fut fondée à la fin du 19e siècle en vue d’étudier les sociétés dites, selon les termes de Charles Darwin dans son ouvrage de 1871, « primitives », « inférieures », « vivant à l’âge de pierre ». Certains des « sauvages » auraient même, selon Edward Tylor que reprend Narby, « perdu le caractère raisonnable qu’ils nous semblent avoir possédé à leurs premières origines. Jugé du point de vue de notre standard moderne de connaissance, qui est en tout cas à un niveau élevé par rapport au leur, la plupart des choses qu’ils croient être vraies doivent être établies comme fausses. »
Parallèlement, les premiers anthropologues auraient inventé le mot « chamanisme » (celui de « chamane » serait d’origine sibérienne) pour précisément répertorier « les pratiques les moins compréhensibles des primitifs ». A ce titre, le saman, dans la langue toungouse, joue du tambour et guérit les gens en entrant en transe.

C’est à partir de 1960, l’étude expérimentale et clinique des EMC a pris une grande ampleur sous l’influence du « mouvement psychédélique ». A ce moment-là, dans le contexte de la contre-culture américaine, une nouvelle génération de psychologues et d’anthropologues fait l’expérience des substances hallucinogènes et engage des recherches sur ce terrain. Au cours de l’été 1960 Timothy Leary consomme à Cuernavaca (Mexique) des champignons hallucinogènes, fait ainsi un voyage mystique, le décrit, engage des recherches en laboratoire sur l’expérience hallucinogène et propose « une politique de l’extase » à la nouvelle génération (Leary, 1979). Au cours de ce même été 1960 un jeune anthropologue, Carlos Castaneda, se rend lui aussi au Mexique pour y effectuer des recherches d’ethnobotanique sur la consommation traditionnelle du peyotl et de la datura en milieu amérindien. Sa thèse sur le sujet, qu’il publie quelques années plus tard (Castaneda, 1972), a contribué à la fois au renouvellement de l’anthropologie et des recherches sur les EMC (états modifiés de la conscience).
Les recherches avaient commencé dans les laboratoires de l’hypnose. Les travaux sur les effets des drogues et de la méditation, qui conduisent à des états induits, ont convergé dès les années 60 avec l’investigation d’états dits « spontanés » comme le rêve lucide, les états hypnagogiques ainsi que les expériences de « sortie du corps » et de « mort imminente » qui intéressaient surtout, jusque-là, les parapsychologues. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’adhérer aux systèmes de croyances qui s’attachent dans certains milieux à ces expériences pour s’y intéresser et tenter de les expliquer.
Modifications spontanées de la « conscience ordinaire »
Certaines modifications de l’état ordinaire de conscience peuvent se produire « spontanément », sans qu’il soit nécessaire pour les déclencher d’instituer des procédures d’induction : c’est ce qu’on peut observer dans le passage de la veille au sommeil, — état hypnagogique —, et du sommeil à la veille, — états hypnopompiques —, ainsi que dans certains moments cruciaux qui jalonnent le chemin de la vie comme la naissance et l’agonie. A chaque fois, la modification de la conscience paraît liée à la modification du contexte. Cette modification de la conscience constitue une nouvelle définition de la situation. Les états modifiés de la conscience sont des état induits.
LA TRANSE NEOTENIQUE

Gerda Boyesen, qui a été à la fois disciple de Reich et de Jung, a décrit des conduites de transe chez l’enfant à partir d’observations faites à la naissance de son fils Dorian. Elle situe ces transes dans le contexte de la détresse liée à la prématuration de l’homme. Par l’effet de cette prématuration l’être humain, inachevé à la naissance, est trop tôt « jeté dans le monde » : l’enfant à la naissance a « grandi pendant neuf mois à l’intérieur de sa mère et maintenant il a besoin d’un temps égal pour grandir sur elle… Les mois après la naissance sont juste une extension de la grossesse ex utero.
Pendant cette période, « comme dans le stade utérin, toutes les actions de l’enfant seraient subordonnées au système nerveux autonome et à la partie la plus primitive du cerveau ». Les fonctions les plus avancées du cerveau vont lentement se mettre en place et pendant ce temps-là, « dans le demi-sommeil tranquille » de l’enfant, « il se passe un processus mental remarquable qui donne la base du développement psychologique et émotionnel essentiel… Ce processus du cerveau s’installerait durant le sommeil REM (quand les yeux bougent très vite sous les paupières). Ensuite, les mouvements REM diminuent et deviennent davantage une activité cyclique chez un enfant plus vieux ou un adulte ».
Ici se produiraient des états de transe qui ressembleraient aux « expériences du seuil de la mort » : « comme le mourant tombe dans une espèce de transe d’assoupissement où il oscille entre la réalité et le monde du rêve de façon à se préparer à la mort, de la même façon, celui qui vient de naître se fixe dans un état similaire pour se préparer à la vie. Cet état de transe s’accompagne d’une fragilité physique et n’est pas sans risque parce que dans cet état du cerveau la frontière entre la vie et la mort devient très fine. Un parallèle concret et choquant peut être opéré entre l’état du mourant et un symptôme appelé apnée qui cause fréquemment les morts d’enfants comme celles de personnes âgées; le corps s’abandonne, la langue tombe vers l’arrière, en fermant la partie supérieure des voies respiratoires et cause une mort instantanée ». On trouve ici une idée proche de ce que J.-L. Tristani (1978) nomme « stade du Respir », mais aussi un raisonnement par analogie : pour tenter de décrire en termes d’état modifié de conscience, — de transe —, la vie du nouveau-né, Gerda Boyesen fait comme si le vécu de l’enfant était l’équivalent du vécu des mourants qui sont capables, eux, de dire ce qu’ils ont ressenti quand ils « reviennent de la mort ». Ce n’est donc pas un état directement saisi par introspection comme peuvent l’être d’autres états spontanés : l’analogie avec un état qui se situe à l’autre bout de la vie est faite pour tâcher d’imaginer l’entrée dans la vie et la naissance de la conscience.
La théorie classique de la néoténie humaine, de la naissance prématurée, explicite chez Bolk, Lacan et Roheim, implicite chez Freud, mettait surtout l’accent sur la fragilité de l’être humain à la naissance (Lapas-sade, 1963). Gerda Boyesen y ajoute ce qu’elle appelle, en langage jungien, une « poussée de transcendance » : dans sa transe, le nouveau-né « qui est plus un être éthérique qu’un être physique retournerait si loin vers son origine que les fonctions physiques sont au bord de l’interruption. Dans les premières semaines et les premiers mois, cette forte tendance vers « l’autre côté » a besoin d’être contrebalancée par des soins spéciaux et un maternage actif de façon à renforcer le corps physique et sa volonté de vivre. Si ce lien n’est pas encore installé il est possible que l’enfant ne revienne plus jamais de son voyage aux frontières de la mort et qu’il meure ainsi sans raison apparente ».

Voici comment Gerda Boyesen décrit cet état : « J’ai vu moi-même une respiration extrêmement basse de Dorian au sommet de ses états de transe et j’ai remarqué à quel point son corps pouvait être léger, presque sans poids dans mes bras. Par moment, j’avais à me pencher sur lui pour me convaincre qu’il respirait encore, et j’étais effrayée par cette absence de mouvement, d’expression, par son visage pâle, transparent et sans forme… Chaque mère qui a observé un enfant nouveau-né dans cette transe peut avoir senti une impulsion à le réveiller, à faire n’importe quoi pour le faire sortir de cet état paranormal… J’étais de plus en plus fascinée par l’intensité de l’état de transe accompagnant l’allaitement et par les fluctuations entre l’assoupissement et le sommeil profond. J’ai appris aussi que cet état de transe ne doit pas être interrompu mais au contraire respecté et parfois même encouragé. »
Dans certaines populations du Nord-Est asiatique on considère l’union de l’âme et du corps chez l’enfant comme particulièrement précaire. Cette précarité se maintient pendant tout le cours de la vie humaine; mais l’enfant est plus en danger que l’adulte de « perdre son âme ». Tout se passe alors comme si cette idée culturellement élaborée d’un danger mortel qui serait particulièrement fort dans l’enfance, ce risque de quitter spontanément son corps et de ne plus trouver le chemin du retour était le prolongement d’une expérience initiale, constitutive de la condition humaine — de cette transe primale ou néoténique décrite par Gerda Boyesen. Elle serait la première forme, sur le chemin de la vie, de ces états modifiés de conscience dans lesquels « l’union de l’âme et du corps » apparaît comme contingente, précaire et toujours menacée.
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