La vie de saint Marcel fut commandée par l’évêque saint Germain de Paris, l’un de ses successeurs, à Venance Fortunat, homme de lettres originaire d’Italie et auteur de nombreuses vies de saints. Le nombre important d’années qui séparent l’auteur du saint, nous laisse penser que Venance fut influencé dans son écriture par le modèle des évêques du VIe siècle dont il était proche. Il devient lui-même évêque de Poitiers vers 600. La vie de saint Marcel est une hagiographie, son but est donc d’exalter la sainteté d’un personnage. A travers le récit des miracles du saint, l’auteur nous livre les caractéristiques principales du rôle de l’évêque à son époque.

Saint Marcel nait dans une famille d’origine modeste, alors que l’épiscopat était alors majoritairement l’apanage de l’aristocratie. Il devint rapidement lecteur, un des ordres mineurs au service de l’évêque. Toutefois, un miracle distingue sa vertu qui lui permet de devenir ensuite sous-diacre. Un jour, un forgeron le contraint de prendre à pleine main une masse de fer ardent et de le soupeser. Il en donna le poids exact et ne fut pas brûlé. Le feu représente souvent dans l’hagiographie le désordre des passions. Venance Fortunat précise que saint Marcel réussit cet exploit car il n’avait pas en lui la chaleur de la sensualité. Si les clercs pouvaient encore être mariés au VIe siècle, ils sont appelés par les conciles à vivre chastement comme un frère avec sa sœur. Marcel montre par sa chasteté son désir de devenir sous-diacre et de s’attacher pleinement à Dieu. Cette question est une préoccupation majeure des évêques du VIe siècle.

Le don des sacrements de l’eucharistie et du baptême
Devenu sous-diacre, saint Marcel est l’auteur de deux autres miracles. L’évêque lui demanda, un jour, de puiser de l’eau pour qu’il puisse se laver les mains. Mais lorsque Marcel puisa l’eau dans la Seine, elle se transforma en vin. L’évêque s’en servit alors pour l’eucharistie et la cruche de vin se remplissait miraculeusement au cours de la communion des fidèles. Venance Fortunat compare cet évènement au miracle du Christ à Cana. Cela rappelle que les grands saints imitent le Christ et que le fait que leurs œuvres soient presque semblables à celles de Dieu prouvent qu’elles proviennent de lui. L’évêque utilise ensuite ce vin pour l’eucharistie. Cela montre que Marcel est prêt à remplir l’une des premières missions de l’évêque, à savoir de consacrer les offrandes et de donner l’eucharistie.
Puis, lors du second miracle, Marcel puise, de nouveau, de l’eau dans la Seine, et celle-ci se transforme en chrême baptismal. Le baptême des catéchumènes est alors une préoccupation essentielle des évêques.
Le dragon
St Marcel triompha du monstre sur les rives de la Bièvre, vers l’endroit où se rencontrent présentement l’avenue des Gobelins et le boulevard Saint-Marcel. —C’est vers cet emplacement, rappelons-le, que se situaient : le premier cimetière chrétien de Paris, l’église Saint-Marcel, et le bourg Saint-Marcel, qui fut la première agglomération chrétienne de notre capitale. Il est d’ailleurs probable que l’église Saint-Marcel, appelée officiellement senior ecclesia in vico Parisiorum, a été la première cathédrale parisienne.
SAINT MARCEL ET LE DRAGON.
Le dragon, nous est-il mité, étant sorti de son repaire, terrorisait les riverains de la Bièvre ; il se mit un jour à creuser, dans le cimetière chrétien, la fosse d’une grande dame, de vie peu édifiante. — Nous reconnaissons sur-le-champ la source de pareille tradition : nous avons affaire au monde souterrain, et la femme envisagée est celle qui, lors de l’amenuisement des rites, subissait, au nom de tous, l’initiation annuelle par le « serpent » ; cette initiation se terminant par une hiérogamie, il est naturel que soit mentionnée dans les récits chrétiens une personne de vie criminelle, tout comme il est normal que le monde souterrain destiné aux morts initiatiques devienne une fosse de cimetière.
L’évêque, prévenu, se dirigea vers le monstre. Quand il l’eut rejoint, il lui donna trois coups sur la tête avec sa crosse, et le harnacha de son étole comme d’un licou. Le dragon subit ce traitement avec humilité. Il se laissa ensuite docilement conduire hors de la ville. Après avoir marché pendait une heure et demie, Marcel lui ordonna devant témoins, d’aller se perdre dans le désert se jeter à la mer. L’épouvantable bête disparut. Nous avons certainement là le compte rendu exact du scénario annuel qui commémorait le grand événement. C’est cette réitération périodique qui seule a pu en maintenir vivante la mémoire. `e triomphe, sur le dragon, répétons-le, prolongeait l’antique résurrection des initiés et leur ascension au ciel : le Libérateur « tuait » le Digesteur divinisant, qui retenait captifs les garçons ou filles ; le mana pouvait alors s’épandre sur groupe social, qui se trouvait ainsi revigoré, réanimé, recréé. C’était aux temps anciens, l’acte essentiel de l’existence collective et le tournant de l’année. Très souvent, en outre, le monstre était expulsé, après avoir été chargé de tous les péchés commis durant les mois écoulés : il devenait, dans ce cas, grâce à ses vertus initiatiques (qui permettaient d’absorber sans danger, et de résorber, la matière peccamineuse) un personnage émissaire.
On comprend dès lors l’exceptionnelle gloire, à Paris, durant de longs siècles, du neuvième évêque. Son nom s’associait à la plus antique et la plus mémorable solennité. Il joua le même rôle Apollon à Delphes, qu’Indra dans l’Inde védique, que Mardouk à Babylone, qu’Assour en Assyrie, que saint Georges ou saint Michel en d’autres pays chrétiens. C’est lui qui, au nom de Maître, avait délivré Paris de l’être terrible chargé d’éprouver les hommes, et avait permis de savourer en paix la joie de la lumière.

Son exploit se renouvelait chaque année, grâce au « mistère » sacré qui commémorait et schématisait la scène. Jusqu’aux abords des temps modernes, Paris, comme des milliers d’autres villes et villages sur tous les continents, eut sa grande procession du dragon. Elle se déroulait lors des Rogations, c’est-à-dire juste avant la fête de l’Ascension (qui marquait la montée de Jésus-Christ au ciel, et — en union avec lui, par incorporation à lui — la montée de tous les initiés, libérés du monde souterrain). Le monstre parisien était fait d’osier. Les enfants ne manquaient pas de jeter dans son énorme gueule des pâtisseries, que consommaient ensuite les clercs, et les malades de l’Hôtel-Dieu.
Signification du rituel
Ici, la méthode comparative permet aisément de discerner le sens de l’usage. Chaque pâtisserie, originairement, s’identifiait à l’enfant qui la lançait. Elle était le substitut de celui-ci. Elle tenait lieu de la pierre qu’en beaucoup de pays on envoyait, comme nous l’avons dit maintes fois, s’imprégner de fluide transcendant au sein du monde souterrain à la place de l’homme. Sous l’espèce d’un morceau de pâte (qui avait assez souvent, selon toute probabilité, une vague forme humaine), c’est l’enfant en personne qui pénétrait dans les entrailles du dragon, afin de se faire digérer et transformer. Le rite, en d’autres termes, équivalait primitivement à une initiation à une divinisation par le monstre. — Les pâtisseries dont il s’agit, possédant ainsi le caractère sacré, ne pouvaient au surplus, être mangés que par des êtres détenant le même caractère. C’est pourquoi les clercs étaient chargés de les consommer. Sur ce point, comme sur le précédent, les indications ethnologiques ne laissent aucun doute. Les malades de l’Hôtel-Dieu intervinrent par la suite, quand la signification profonde de la coutume eut été perdue de vue, et parce que, d’ailleurs, ils possédaient à maint égard, eux aussi, comme membres souffrants du Christ, le caractère divin.
Nous avons donc affaire à une modalité folklorique éminemment significative. Ce n’est point par amusement que les enfants, et non les grandes personnes, nourrissaient le dragon. C’est parce qu’à une lointaine époque antécédente, celui-ci les mangeait : la procession traditionnelle commémorait, en effet, l’antique passage du Grand Chasseur, de l’Ogre, du Géant, qui venait chercher les jeunes néophytes pour les conduire vers le Digesteur. La victoire sur le Dragon, à elle seule, n’eût pas nécessité un déplacement et un cortège : elle constituait seulement la cérémonie terminale, que suivait, après l’expulsion ou la destruction du monstre, l’ascension vers le ciel.
A serrer les faits de plus près, le rôle historique de l’évêque Marcel à l’égard du dragon apparaît double :
1- Le huitième successeur de saint Denis fut la première personnalité chrétienne qui, sur les bords de la Bièvre, assuma les fonctions millénaires de Libérateur ; jusqu’à lui, c’est un personnage païen qui intervenait pour tuer annuellement le monstre, désormais c’est le chef de la chrétienté locale qui opéra ; c’est lui qui eut la gloire de délivrer les hommes.
2- Cette délivrance fut plus effective qu’il ne le semble sur premier examen, car, antérieurement à saint Marcel, en vertu d’une schématisation très générale, une femme était abandonnée au dragon, qui lui faisait subir une initiation abâtardie, comportant, selon toute vraisemblance, l’union sexuelle. C’est ce vieux rite, devenu odieux et dégradant, qu’abolit saint Marcel ; et par là, en toute vérité, il tua l’antique dragon néolithique, dont il ne resta rien dorénavant, localement, sinon les usages que pouvait prendre à son compte l’initiatisme chrétien.
L’on pourrait croire que le monstre géant de la Bièvre était une personnalité sanguinaire, qui mettait à mort la femme dont on gratifiait sa voracité. Le cas nous semble très douteux. Il est extrêmement vraisemblable, nous l’avons vu, que la fosse mentionnée par la légende était un simple succédané de la vénérable caverne antécédente (autrement dit, la survivance du monde souterrain) et que le trépas infligé en l’espèce restait, malgré la dégénérescence des rites, de l’ordre ontologique. Rien de commun, à cet égard, entre le monstre parisien de saint Marcel et, par exemple, le monstre rouennais dont saint Romain purgea sa cité : le second faisait authentiquement périr un condamné à mort. Dans le dernier état de la coutume, il était devenu un aide de justice, exécuteur des hautes oeuvres : le rôle du pontife normand consista à rompre avec un tel usage, qui semblait vouer au dragon un être humain, et perpétuait par là une conception inadmissible. En outre, la règle s’instaura peu à peu de libérer solennellement un condamné à mort, à l’époque annuelle où, jadis, le monstre en tuait un. Ainsi s’affirma d’une façon éclatante le rôle libérateur du représentant du Christ, qui tirait l’homme d’une mort certaine pour l’appeler à une vie nouvelle. — La victoire millénaire sur le dragon revêtit dès lors un sens d’une précision insigne, qui rejoignait le sens primitif. — Le triomphe de saint Marcel à Paris n’aboutit jamais à une institution du même genre.
LE « MONSTRE » DE LA BIÈVRE ET LE GÉANT DE LA TOMBE ISSOIRE.
Reste à discerner d’où provenait le monstre de la Bièvre. Ici nous retrouvons, croyons-nous, le géant de Montsouris et de la Tombe Issoire. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons insisté sur le neuvième évêque de notre capitale.

Où pouvait, en effet, se situer le repaire sacré du dragon qui opérait sur la rive droite de la petite rivière ? — Suivant l’habitude, c’était sûrement de l’autre côté de l’eau, sur la rive gauche. Or, à peu de distance se dressait l’auguste séjour d’Isoré ; celui-ci, de sa « tombe », semblait surveiller la vallée. Il y a dès lors toute chance pour que le monstre maîtrisé par saint Marcel ait été un avatar du géant qui a donné son nom au Mont Souris. Il serait surprenant qu’une autre hauteur sainte fût intervenue en l’occurrence. Lorsqu’on jette les yeux sur cette carte, les cavernes qui s’ouvraient dans le domaine du colosse, et auxquelles on accède, de nos jours encore, par la place Denfert-Rochereau, apparaissent immédiatement comme le monde souterrain du grand dragon de saint Marcel. Le géant de la hauteur et le monstre de la rivière s’expliquent l’un l’autre ; ils s’authentifient réciproquement.

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