Les maitres de sagesse, Gurdjieff et la voie de l’Itlaq

Les Sarmouns

Certains de ses proches élèves, fascinés par la formidable personnalité du maître, dont la stature humaine finit par éclipser pour eux le message, crurent bon, après sa mort, de continuer à transmettre son enseignement — sans le transmetteur —, fondant l’instruction prodiguée aux nouveaux élèves « sur ce que Gurdjieff a fait et dit, et non sur ce qu’il savait », comme le souligne dans les Maîtres de Gurdjieff un de ses anciens condisciples [R. Lefort : les Maîtres de Gurdjieff (le Courrier du Livre, 1978), p. 104]. Quiconque veut se familiariser avec la pensée de Gurdjieff peut lire Récits de Belzébuth à son petit-fils, Rencontres avec des hommes remarquables, et le livre d’Ouspensky, Fragments d’un enseignement inconnu. Bien vite une conclusion s’impose. Gurdjieff n’a pas puisé dans les livres ou fabriqué son système à partir des éléments qu’il avait pu rassembler au cours de ses voyages. Il n’est pas non plus un penseur, un philosophe inspiré à la façon, par exemple, de Rudolf Steiner. Les sources qu’il indiqua lui-même à Ouspensky sont pour la plupart, à l’exception du mont Athos, inconnues. C’est bien d’un enseignement inconnu qu’il s’agit. Ce n’est ni de l’hindouisme, ni du bouddhisme, ni du christianisme au sens ordinaire du terme.

Pourquoi la connaissance est-elle venue secrète ?

D’ailleurs Gurdjieff l’affirmait lui-même à Moscou, en 1916, comme le rapporte Ouspensky : « L’enseignement dont nous exposons ici la théorie est complètement autonome, indépendant de toutes les autres voies, et jusqu’à ce jour il était demeuré entièrement inconnu. »

Dans le même livre, Gurdjieff parle en ces termes de la connaissance, en réponse à la question : « Pourquoi la connaissance est-elle si soigneusement tenue secrète ? Si l’ancienne connaissance a été préservée, pourquoi ne devient-elle pas propriété commune ? », il dit : « … Comme toute chose au monde, la connaissance est matérielle. Elle est matérielle — cela signifie qu’elle possède tous les caractères de la matérialité. Or l’un des premiers caractères de la matérialité est d’impliquer une limitation de la matière… Par conséquent, dire que la connaissance est matérielle, c’est dire qu’il y en a une quantité définie en un lieu et en un temps donnés. Si […] de grandes quantités de connaissance peuvent être concentrées par un petit nombre, alors cette connaissance donnera de grands résultats. De ce point de vue, il est beaucoup plus avantageux que la connaissance soit préservée par un petit nombre et non pas diffusée parmi les masses…

« … L’accumulation de la connaissance par les uns dépend du rejet de la connaissance par les autres. Il y a, dans la vie de l’humanité, des périodes qui coïncident généralement avec le commencement du déclin des civilisations, où les masses perdent irrémédiablement la raison… De telles périodes démentielles, concordant souvent avec des cataclysmes géologiques, des perturbations climatiques, et autres phénomènes de caractère planétaire, libèrent une très grande quantité de cette matière de la connaissance. Ce qui nécessite un travail de récupération, faute de quoi, elle serait perdue. »

Les Sarmoun et le symbole de l’ennéagramme

Gurdjieff parlait de la connaissance comme d’une substance matérielle idée neuve et qui va à l’encontre de nos manières de penser. Cette idée centrale de l’« enseignement inconnu », Gurdjieff l’avait reçue, comme on le verra plus loin, de ceux qu’il appelle, dans Rencontres avec des hommes remarquables, les « Sarmoun ». Il a été le premier en Occident à les citer nommément. Le symbole fondamental de l’enseignement est l’ennéagramme — symbole lui aussi inconnu et que l’on ne trouve nulle part dans la littérature occultiste, alchimique rosicrucienne, etc., comme le souligne Gurdjieff lui-même. Or ce symbole, où tout l’enseignement se trouve d’une certaine manière concentré et dont Gurdjieff disait qu’il constituait « l’un des symboles principaux de cet enseignement demeuré jusqu’à ce jour entièrement inconnu » (et aussi que sa signification « était estimée d’une telle importance par ceux qui la connaissaient qu’ils ne voulurent jamais la divulguer »), ce symbole, nous le savons maintenant par différents travaux publiés ces dernières années, est un des symboles fondamentaux des Sarmoun. Gurdjieff fut le premier en Occident à mentionner les Sarmoun et à révéler le symbole de l’ennéagramme. De tous ceux qui ont écrit sur Gurdjieff et qui reçurent son enseignement, J.G. Bennet est le seul à avoir donné toute son importance à la question des sources de Gurdjieff et plus précisément aux Sarman, ou Sarmoun. Il est le seul, parmi les élèves de Gurdjieff, à insister sur ce point, capital si l’on veut comprendre le sens de l’œuvre de l’auteur des Récits de Belzébuth et dépasser la fascination ou la répulsion que sa personnalité a exercée sur beaucoup de ceux qui l’approchèrent. Gurdjieff a transmis ce qu’il avait puisé à une source et ce n’est pas parce que le maître est mort que la source est tarie pour autant.

L’ami des soufis

Gurdjieff ne s’est jamais présenté comme soufi. Il ne saurait être tenu pour tel, puisqu’il n’a jamais professé l’islam, fût-ce en hérétique. Mais Gurdjieff a raconté, et, ce semble, avec complai­sance, comment il avait rencontré des derviches et s’était instruit auprès d’eux. (« Derviche » est persan pour « pauvre » et s’applique, à l’instar de l’arabe faqir, de même signification, à l’adepte du soufisme.) Les ren­contres d’abord, ensuite l’instruction.

Sur les années d’apprentissage de Gurdjieff, en particu­lier au contact des derviches, nous ne possédons que son témoignage. Idriss Shah, sous le pseudonyme de « Ra­phaël Lefort », J.G. Bennett, et ceux qui les suivent, ne sont, en l’espèce que de médiocres romanciers.

Or, dans aucun fait prétendu historique par Gurdjieff et attesté par lui seul, nous ne sommes en mesure de discriminer la part éventuelle de la vérité et la part évi­dente de la fable. C’est affaire de mentalité et de péda­gogie.

Chez Gurdjieff, en effet, aucun souci, peut-être aucun sens de l’objectivité, au sens occidental moderne du terme. Cette objectivité-là n’est, au fond, que la subjec­tivité des schizophrènes qui l’ont inventée, alors que la subjectivité du sujet vrai, du vrai sujet, découvre le réel de tous sujets, seuls réels. Notamment en matière d’histoire, dont les rencontres toujours personnelles font l’essence, le témoignage tire son prix de sa nature et de son efficace, ainsi que du témoin, selon l’intention de celui-ci, qui est de fortifier sa relation à autrui et la relation d’autrui à autrui ; non pas de procurer le plaisir solitaire d’une curiosité satisfaite.

Par conséquent, des noms, des lieux, des discours, un traitement historiographique (sauf au second degré, celui du témoin ès qualités), s’il n’était impossible, serait trahison. (Simples exemples : les Sarmouns, cette caté­gorie, cet ordre de derviches dont Gurdjieff est le pre­mier à citer le nom n’existent peut-être pas ; il n’est pas sûr que Gurdjieff visita La Mekke ; l’attribution des dis­cours est incertaine ; etc.).

Pourtant, les écrits de Gurdjieff et ses paroles transmises par des disciples témoignent d’une familiarité profonde avec les communautés religieuses de l’Asie occidentale et centrale, voire du Moyen Orient ; ils traduisent – et en rendent compte – l’omniprésence et l’importance tant sociale que, disons, philosophique, de ces commu­nautés.

Rien de surprenant à cette familiarité : tout le monde d’une communauté, là-bas, connaît les autres, leurs croyances et leurs mœurs ; chacun peut les connaître davantage, pourvu que son désir soit bon. Gurdjieff est né, il a grandi dans ce milieu et il y a ensuite voyagé, mu par le meilleur désir qui soit aux yeux des Orien­taux : celui de la science.

Gurdjieff marque au christianisme – son père était de rite grec orthodoxe, sa mère arménienne grégorienne, ou monophysite – attention et tendresse. Mais son penchant pour le soufisme atteint, selon sa propre expression que ses propos illustrent, la « dervichomanie ». Naturel­lement, il désigne les soufis par leur nom usuel dans les pays de sa connaissance intime, mais c’est aussi des soufis de ces aires bien caractérisées qu’il recevra son image du mysticisme islamique, ou d’origine islamique. Ainsi privilégie-t-il le soufisme entre autres écoles de sagesse, mais il préfère à La Mekke Boukhara.

Danses et musique

Les danses et la musique de Rumi lui, il les estime inté­grantes du soufisme, alors que, sous leur forme très poussée, elles sont uniques dans leur genre. Gurdjieff évoque un derviche de Tabriz. Ne serait-ce pas une allusion déguisée à Shams de Tabriz ? En tout cas, de nombreux traits rapprochent les compatriotes Shams et Gurdjieff, que Michel Random s’est plu à souligner.

Le mythe des « chercheurs de vérité », en tant que compagnie organisée, structurée, interprète, en la transposant au plan de l’histoire sociale – délibérément ou aveuglément, je ne sais – une réalité mystique, admise par l’ensemble du soufisme, mais exaltée chez les derviches que Gurdjieff a pu hanter dès son enfance. Les derviches en sortent magnifiés et les religions minimi­sées : « Bien entendu, avec la destruction des confréries de « Derviches » ont entièrement disparu les dernières étincelles, qui, couvrant sous la cendre, auraient pu un jour ou l’autre ranimer le foyer des possibilités sur lesquelles comptait, et en lesquelles espérait saint Maho­met. » (Récits de Belzébuth…, p. 684). Quelle qu’en soit la vérité spirituelle et quoiqu’en pensât Gurdjieff, le mythe est, fort normalement, didactique, tactique. Il faut le juger à ce titre. Et il engage déjà le problème du rapport de Gurdjieff aux religions.

Rites derviches

Si Gurdjieff n’a jamais prétendu être soufi, il a soutenu qu’il enseignait, à sa manière, ce que les derviches en­seignent. À première vue, il n’en est rien, dans un contexte non seulement muet sur l’islam, mais a-religieux. Dans le travail, néanmoins, des traces d’influence se dessinent : comment pourrait-il en aller autrement ? Les « exercices », les « mouvements » constituent Gurd­jieff en « maître de danse », à la Rumi. Mais des tech­niques respiratoires et gestuelles analogues existent dans le christianisme oriental et dans le chamanisme, dont l’islam et le christianisme des pays de Gurdjieff ont subi l’influence, quand ils ne se sont pas seulement rencontré avec lui. Il paraît que certains traits spécifiques, d’ailleurs accessoires, des rites derviches reviennent dans le travail de Gurdjieff. Une influence soufie est certaine, d’autres aussi, probablement plus faibles, la réinvention ne l’est pas moins. Je n’ose plus avant.

Le programme du théâtre des Champs-Élysées en 1923, quand il élargit le tableau, nous évite des impasses. Gurdjieff y annonce, en effet « les mouvements du corps humain dans l’art de l’Antiquité orientale et particulière­ment dans la gymnastique sacrée et les cérémonies reli­gieuses perpétues dans certains temples du Turkestan, du Tibet, de l’Afghanistan, du Kafiristan et du Chitral ». Impossible de s’y retrouver ? Certes. Mais la « dervicho­manie » de Gurdjieff ne fut pas pur délire.

Des conseils psychologiques, courants chez les derviches constants, chez tous les soufis et codifiés dans les règles de plusieurs confréries, coïncident avec ceux que Gurd­jieff prodiguait et que son enseignement a incorporés : l’attention, la prudence, d’écarter les pensées étrangères, d’observer la vigilance et la concentration. Mais, encore une fois, ces règles sont indissociables du contexte religieux de l’islam, et jusque dans la rédaction des règles. Celles-ci insistent sur la conscience et le souvenir, mais c’est la conscience de Dieu et le souvenir de Dieu, sur la reconnaissance mais c’est Dieu en son cœur à recon­naître. Les exercices comprennent, ils habillent, les lita­nies, qui sont elles-mêmes de matière religieuse, et dont la récitation verbale vise à s’intérioriser elle-même : du dikr, qui est souvenir et répétition, de la langue au dikr du cœur. (En écho, l’hésychasme : la prière dite du cœur y doit descendre, ou y monter.)

La psychologie des soufis, et des hésychastes, est une psychologie transcendantale, inspirée par l’esprit, orien­tée à l’esprit. Le réel, pour eux, est le but, mais c’est le Réel. Les soufis hétérodoxes n’étaient pas les derniers à avoir à la bouche le nom de Dieu, et du Dieu de l’islam, qui est celui des autres religions, même s’ils n’en sui­vaient pas la Loi à laquelle leur propre infraction rendait l’hommage du vice à la vertu, mais d’un vice sans hypo­crisie, censé issu de la vertu ou d’y conduire.

Or, Gurdjieff n’insère pas ouvertement le travail dans la religion et paraît même vouloir le justifier par un ensei­gnement laïcisé. Sa voie serait « contre la nature et contre Dieu ».

 


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