Pratique contemplative maçonnique et Sadhana

Jusqu’à présent le fait maçonnique était jugé à l’aune de l’action :  celle du bâtisseur comme celle de la cité mais n’avons nous pas perdu quelque chose d’essentiel en cours de route ? Prenons le thème des rites et des symboles. Un rite est un acte accompli conformément à l’ordre du monde tel qu’il est défini par la révélation ou par la nature divine, telle que la comprend le sujet qui se soumet à cette loi. Cela suppose, nous l’avons vu, la volonté d’accomplir la loi, et absolument pas une soumission aveugle et passive qui ne ferait pas de l’acte accompli un rite, mais reviendrait à un ritualisme desséché et sans activité propre. Cela entraîne aussi l’acceptation des règles traditionnelles qui gouvernent l’action du rite et, nous l’avons vu, l’utilisation consciente et volontaire des moyens initiatiques, ce qui définit la position active de l’initié par oppo­sition à une participation passive non éclairée.

L’activité rituelle ainsi comprise n’engage pas seulement des actes spécifiques accomplis dans une église ou dans un temple, mais toute activité accomplie volontairement, conformément à l’esprit de la tradition en question. En ce sens, tout doit et peut être sacralisé, et une voie initiatique complète met à la dispo­sition des pratiquants les moyens nécessaires pour accomplir ce programme.

LA PENSÉE SYMBOLIQUE

D’autre part, nous avons vu que le symbolisme est la clé de voûte des méthodes d’enseignement et des pratiques tradi­tionnelles ; le bouddhisme tantrique ou la franc-maçonnerie en sont des illustrations parmi bien d’autres. Nous savons que la pensée symbolique est, ainsi que Mircéa Eliade le dit, le mode « naturel et premier » du langage au sens logique et chronologique du terme. Cela est bien vérifié par l’usage courant de la langue ordinaire, qui fait spontanément appel à ce mode, aussi bien que par les rêves nocturnes, qui sont aussi un langage profond et fondamental fonctionnant suivant les règles de la pensée symbolique.

L’usage du symbole est fondé sur une analogie naturelle qui rassemble et synthétise là où la pensée analytique découpe et fige. Le symbole renvoie à des significations multiples, hiérar­chiquement superposées et, surtout, qui ne s’excluent pas entre elles, comme cela se produit dans la pensée conceptuelle qui fonctionne toujours par oppositions. La polyvalence du symbole en fait le véhicule par excellence des enseignements métaphysiques, qui sont toujours mutilés par un langage uni­voque et plat, tandis que l’épaisseur du langage symbolique rend justice à la complexité vivante des plans superposés qui constituent le monde. D’un point de vue pratique, le symbole possède donc la propriété précieuse d’exprimer des données intellectuelles riches et complexes, et d’animer les éléments affectifs et instinctuels. Il peut ainsi réaliser l’unité de l’être humain.

Ce caractère unifié et unifiant du symbole constitue le fon­dement de sa vertu transformante, à l’œuvre aussi bien en psychothérapie — ce qui est tout à fait évident et reconnu aujourd’hui — que dans les exercices initiatiques de la franc-maçonnerie ou dans les méditations tantriques du bouddhisme. À cet égard, le symbole apparaît comme un transformateur d’énergie, et c’est un point sur lequel il conviendra de revenir. Il est un transformateur d’énergie, en même temps qu’il fait circuler les significations et qu’il les rassemble au lieu de les disséquer. Ce qui nous importe ici, c’est l’efficacité des pratiques symboliques, puisque notre but est la transformation ou la libération du « vieil homme ».

Ces quelques définitions, simples et brèves, ont pour but de nous faire réfléchir sur ce qu’est réellement, en tant que boud­dhiste ou franc-maçon, notre pratique des rites et des symboles. Nous devrions les utiliser avec lucidité et avec la pleine conscience de la façon dont ils opèrent en nous pour nous transformer ; c’est en sachant comment les employer que nous pourrons leur faire délivrer toutes les vertus dont ils sont porteurs. C’est donc une question de mise en œuvre.

On rencontre de nombreuses analogies entre les rituels bouddhistes et les rituels maçonniques. On pourrait d’ailleurs envisager de faire une étude comparée de certains éléments. Très brièvement : les serments d’allégeance, les signes d’ordre et les chakras ; le secret comme discipline protectrice et comme symbole du caractère ineffable de la réalisation spirituelle ; les rituels de purification de la personnalité antérieure profane ; les épreuves, la transmission d’influences spirituelles par des instruments qui associent les deux principes spirituels complé­mentaires (le maillet, le compas ou l’épée dans la maçonnerie ; le vajra et la cloche dans le tantrisme). Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le sujet fondamental de l’indissociabilité, de la complémentarité ou de la coïncidence des opposés.

Notons également le thème de la mort et de la renaissance. C’est un thème majeur dans la franc-maçonnerie aussi bien dans l’initiation au grade d’Apprenti que dans l’initiation à celui de Maître ; ce thème est non moins prégnant dans le boud­dhisme où naissance et mort constituent la vie et, comme c’est le cas de toutes les doctrines spirituelles, où la mort à soi-même constitue toujours la condition de la renaissance. Dans la pratique quotidienne, qui est la pratique de la mort à chaque instant, de la mort dans la vie, les mécanismes fondamentaux à l’œuvre sont ceux de la désappropriation, du détachement, et de la désidentification : dans tous les cas, il s’agit de mourir à quelque chose. On peut donc également explorer le symbo­lisme de la mort.

Introduction à la vision pénétrante

Attention, concentration, vigilance et prosoché, voilà des qualités nécessaires à toute activité sportive, artisanale, intellectuelle et surtout spirituelle. « Garde toi de l’oubli, Dieu te regarde. Vigilance sur ce que tu dis, sur ce que tu penses, sur la manière dont tu agis », ces exercices spirituels figurent dans la règle de St Benoît, une des premières règles monastiques. Mais ces exercices, essentiels pour la progression spirituelle, ne sont pas d’origine chrétienne. Ils ont été empruntés à la philosophie de l’Antiquité, notamment au néoplatonisme et au stoïcisme.

Dans son éclectisme, la Maçonnerie fait référence, notamment par le coq du cabinet de réflexion (et à la banderole Vigilance et Persévérance), à ces exercices spirituels, sans pourtant en développer la mise en œuvre.

Comment ces exercices spirituels étaient-ils mise en œuvre dans l’Antiquité ? Il est encore difficile de répondre, car les textes philosophiques à notre disposition restent vagues et discourir sur la philosophie semble plus simple que de la pratiquer. Heureusement, plusieurs traditions religieuses les pratiquent encore, car elles ont une base universelle. Il revient à Jean-Pierre Schnetzler, dans une perspective guénonienne, d’avoir tenté la greffe avec le bouddhisme, ceci avec succès.

Introduction au Sadhana

Dans mes différents articles et ils sont nombreux j’ai souligné ce qui manquait à la Maçonnerie spéculative contemporaine : la cohérence de tous les aspects vécus dans la vie du constructeur. La compréhension intellectuelle et symbolique, la dévotion et l’altruisme, la religion et l’œuvre professionnelle, l’achèvement spirituel et l’effort concret quotidien, ne doivent pas être séparés.

Puisque de nos jours un nombre infime de Francs-Maçons manipule encore le compas et l’équerre, il faut nous concentrer sur le lieu où tout se passe désormais, le psychisme, pour y discerner le problème et trouver les méthodes permettant d’y faire face. Cela nécessite sa compréhension psychologique et la maîtrise de son fonctionnement. Ce programme est mis en œuvre par les méthodes dites de méditation et particulièrement celles restées vivantes dans le bouddhisme depuis 2 500 ans et récemment introduites en Europe. Depuis une vingtaine d’années nous en avons étudié l’application à la Franc- Maçonnerie, et c’est ce que nous allons exposer très brièvement dans ce petit rosaire. Mais auparavant soulignons quelques conséquences regrettables de la disparition opérative.

Le manque opératif

Le résultat néfaste le plus évident est que l’absence du métier vécu prive le Franc-Maçon de l’expérience unitive dans l’effort quotidien et peut le laisser démuni devant les dérives spéculatives. Or l’efficacité transformante est tributaire de l’énergie investie dans l’aventure, autant que de la pertinence des moyens utilisés.

Un support essentiel de cette transmutation alchimique de l’être est la compréhension vécue de son unité trine, exprimée dans la vision tripartite du christianisme primitif, corps âme esprit (soma, psukhè, noûs, grec ; corpus, anima, spiritus, latin), superposable aux trois étages du monde bouddhique : corps grossier, mental pur et monde informel. Le lieu stratégique des difficultés est évidemment l’étage intermédiaire du psychisme (l’anima latine primitive), et c’est là que doit se dérouler l’essentiel du travail méditatif de remise en ordre. Le dernier facteur, vivifiant et dynamique dont bénéficiaient les opératifs était la pratique quotidienne éclairée d’une religion, la voie de la Mer. Celle-ci manque douloureusement de nos jours, et l’un des premiers travaux du méditant est de se demander pourquoi, avant de remédier à cette absence.

Comment utiliser ce qui subsiste dans la Franc Maçonnerie ?

L’habitation du rituel d’abord

Il s’agit de le comprendre et de le vivre avec tout soi-même, donc de ne pas simplement le réciter, encore moins le lire de loin. Tous les aspects corporels, affectifs, intellectuels, et symboliques, doivent être intégrés. Pour prendre un seul exemple, la déambulation engage le corps et l’être, mais aussi la compréhension, que tout acte, ici et au dehors, doit s’accomplir parfaitement, à l’équerre, comme disent encore les artisans, en suivant la loi cosmique signifiée par le sens du cours apparent du soleil. Cet acte simple suppose une attention permanente, une présence vigilante, qui permettent de vivre profondément ce qui pourrait n’être qu’une obéissance de surface.

La pénétration vécue du symbolisme

Elle suppose une ouverture psychique stable aux divers sens véhiculés par la situation dans tous ses aspects. Cela nécessite un contrôle effectif du vagabondage mental foncier, qui est l’état spontané du psychisme… à moins que celui-ci ne succombe à la somnolence.

La présence opératoire à soi-même et à la situation

C’est évidemment l’attitude souhaitable, si l’on veut appliquer aux actions de la vie quotidienne les principes expérimentés lors du rituel initiatique, ce qui est indispensable à la transformation réelle de l’initié. L’acquisition d’une telle discipline est justement un des objets de la pratique méditative.

Méditation bouddhique et franc-maçonnerie

Le mot méditation véhicule le sens de réflexion intellectuelle approfondie, qui provient de la meditatio latine, le deuxième barreau de « l’échelle des moines » au Moyen Age. Il traduit mal le terme technique sanskrit bhâvâna, qui signifie

« exercice », de tout l’être, corporel, mental et spirituel. Il s’agit d’un entraînement visant à la découverte et à la réalisation de la vérité ultime fondatrice. Cela passe surtout par la mise au clair du fonctionnement mental, lieu de tous les problèmes et obstacles majeurs. Par comparaison les difficultés physiques suscitées par l’assise immobile prolongée sont tout à fait secondaires… bien que douloureuses.

Cette découverte des sources cachées de notre fonctionnement se situe à l’opposé de l’attitude habituelle polarisée sur le monde extérieur. Il s’agit de soulever le voile qui recouvre nos déterminismes profonds, résultats et facteurs de notre histoire, auxquels nous nous identifions naïvement, afin de les connaître et de nous en libérer. Cette démarche qui découvre alors en nous ce qui est au-delà du moi, et est appelé, dans le bouddhisme, « nature de Bouddha », n’est pas différente de celle décrite par saint Paul (Galates 2, 20) : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi ». Dans les deux cas il faut mourir au moi vulgaire, abandonner le « vieil Adam » : une entreprise de longue haleine, qui suppose des moyens efficaces, éprouvés au fil des siècles.

Les techniques

Elles sont très nombreuses et leur variété peut étonner, mais nous écarterons celles culturellement marquées, pour ne retenir que celles dont les formes sont universelles, et donc utilisables par des occidentaux non bouddhistes. Elles sont divisées en deux grandes familles complémentaires, celle de la concentration (samâdhi, sk.) et celle de la vision pénétrante (vipasyanâ, sk.), dont nous choisirons un exemple représentatif de chacune.

La famille de la concentration existe dans toutes les religions. Elle vise à développer les qualités naturellement présentes dans le mental, et par leur fixation sur un modèle divin, à expérimenter les extases décrites par tous les mystiques, avant de parvenir finalement au but ultime. Elle nécessite une ambiance calme et silencieuse qui ne perturbe pas la concentration.

La vision pénétrante, dont la méthode a été découverte par le Bouddha, examine, grâce à la sagesse (le premier pilier de l’édifice maçonnique), les obstacles mentaux et, défaisant les liens, permet la libération finale (nirvâna, sk.). Son ouverture impavide lui permet de s’effectuer dans une ambiance plus perturbée. Comme la pratique doit pouvoir s’effectuer en tous temps et en tous lieux, nous commencerons par quelques détails sur les postures corporelles convenant aux deux familles.

la suite ici …

Lotus de Païni et les trois totémisations

Lotus de Païni

un extrait d’un livre fascinant !

André Breton fut très proche des idées développées par Lotus De Païni ; Le savoir de l’homme sauvage ajoute, à son contenu politique et à son contenu psychologique, une dimension affective  qui ne pouvait que séduire les surréalistes, pour qui le savoir affectif constitue la voie royale de la connaissance.  Le sous-titre de l’ouvrage de Lotus De Païni que Breton aime à citer, dans L’Art Magique : Les Trois Totémisations. Essai sur le Sentir visuel des très vieilles races. La faculté de l’homme primitif le conduit à établir des rapports étroits avec la nature, ce n’est pas moindre de ses mérites. Lire la suite Lotus de Païni et les trois totémisations

Les secrets de Triptolème et de Perséphone

Palais minoen de Knossos

En archéologie, il arrive fréquemment que l’on retrouve, dans les sépultures en particulier, des ensembles de plantes ou de champignons, parfois de petits animaux également, que l’on interprète comme des offrandes ou des remèdes médicaux. Mais l’analyse fine de certains d’entre eux montre qu’il s’agissait parfois de puissants stupéfiants. Champignons hallucinogènes, belladone, mandragore, datura, armoise, cannabis, coca, opium, peyotl, mescaline… sans parler des alcools ! Les substances psychoactives ont une histoire aussi ancienne que l’Humanité ! En archéologie, les découvertes les plus anciennes de produits hallucinogènes remontent au Néolithique, en Amérique du Sud, mais il n’y a pas de raison de croire qu’on n’en connaissait pas avant et ailleurs en remontant le cours du temps.

Lire la suite Les secrets de Triptolème et de Perséphone

de Tassilu n’Ajjer à Qatal Huyuk ou le chainon manquant retrouvé

Tassili n’Ajjer
Tassili n’Ajjer

Cet étrange paysage lunaire de grand intérêt géologique abrite l’un des plus importants ensembles d’art rupestre préhistorique du monde. Plus de 15 000 dessins et gravures permettent d’y suivre, depuis 6000 av. J.-C. jusqu’aux premiers siècles de notre ère, les changements du climat, les migrations de la faune et l’évolution de la vie humaine aux confins du Sahara. Le panorama de formations géologiques présente un intérêt exceptionnel avec ses « forêts de rochers » de grès érodé.

L’étude des nombreuses gravures rupestres a montré un lien évident avec un autre site distant de plus de 1000 kms et situé en Turquie : Çatal Hüyük. Ce dernier site est une énigme puisqu’il a surgit de nulle part et montre une civilisation très avancée –  7000 BC (l’ère chrétienne). Dans les deux cas on trouve un culte au taureau et une organisation matriarcale. Nous nous situons dans une période de transition, celle du mésolithique et sans doute la plus mystérieuse de toutes.

En Turquie, plusieurs sites sont découverts, dans cette région, associant les mêmes éléments. Ceci est clairement le signe d’une période longue de transition, le passage de cultures bovidiennes (pastoralisme) à des cultures agricoles : les éléments trouvés  contribuent à réviser le stéréotype  du passage de cultures dites de « chasseurs/cueilleurs » nomades aux cultures « agricoles » sédentaires. Des pans entiers de notre histoire sont éliminés de façon incroyable, à savoir les cultures dominantes pendant de très longues périodes, et notamment le « Mésolithique », à savoir des cultures pastorales. Et surtout domine la figure de la femme. En effet  les figures féminines, trônent dans cette partie fondamentale de notre monde, le fameux croissant fertile. Figures calmes de richesse et d’abondance, de stabilité ( postures assises, trônant, couchées). Ces figures semblent se répandre de façon progressive et rayonnante autour des sites anatoliens et finiront ici au Sahara.

femme avec cornes d’auroch dansant

La civilisation de la Tête ronde

Le psychisme n’a pas évolué de façon linaire mais par des sauts quantiques. Pour cela il faut différents ingrédients : soit une catastrophe naturelle soir une rencontre avec une autre civilisation soit les deux à la fois.  Les preuves archéologiques de ces idées spéculatives se trouvent dans le désert du Sahara, dans le sud de l’Algérie, dans une zone appelée le plateau du Tassili-n-Ajjer. Curieuse formation géologique, le plateau ressemble à un labyrinthe, un vaste bad-lands d’escarpements de pierre qui ont été découpés par le vent en de nombreux couloirs étroits et perpendiculaires.

Dans le Tassili-n-Ajjer, les peintures rupestres datent de la fin du Néolithique jusqu’à il y a deux mille ans. Les fresques couvrent une période de plus de 10.000 ans. On y trouve les plus anciennes représentations connues de chamans accompagnés d’un grand nombre de bovins en train de paître. Les chamans dansent avec des poings remplis de champignons et des champignons sortent de leur corps. Dans un cas, on les voit courir joyeusement, entourés des structures géométriques produits par leurs hallucinations. Les preuves picturales semblent incontestables.

Des images similaires à celles du Tassili apparaissent dans les textiles péruviens précolombiens. Sur ces textiles, les chamans tiennent des objets qui peuvent être des champignons, mais aussi des outils de coupe. Dans le cas des fresques du Tassili, en revanche, la situation est claire. À Matalen-Amazar et Ti-nTazarift sur le Tassili, les chamans danseurs ont clairement des champignons dans les mains et qui jaillissent de leur corps

la danse des champignons

La mer Rouge est restée enclavée pendant une grande partie de cette période. L’abaissement du niveau de la mer signifiait que la botte de l’Arabie était adossée au continent africain. Certains de ces pasteurs africains ont emprunté les ponts terrestres situés aux deux extrémités de la mer Rouge pour pénétrer dans le Croissant fertile et en Asie mineure, où ils se sont mêlés aux populations de chasseurs-cueilleurs déjà présentes. Il y a 12 000 ans, le mode pastoral était déjà bien établi dans tout le Proche-Orient ancien. Ces populations pastorales ont apporté avec elles un culte du bétail et un culte de la Grande Déesse. La preuve de l’existence de ces cultes est apportée par les peintures rupestres du Tassili-n-Ajjer, qui datent de ce que les chercheurs ont appelé la période des têtes rondes. Cette période est nommée ainsi en raison du style de représentation de la figure humaine dans ces peintures, un style qui n’est connu sur aucun autre site.

LA CIVILISATION DE LA TÊTE RONDE

La période de la Tête Ronde aurait commencé très tôt et se serait probablement terminée avant le septième millénaire avant notre ère. Henri Lhote estime que la période de la Tête Ronde a duré plusieurs milliers d’années, situant son début quelque part vers le début du neuvième millénaire. Il est incontestable que la Grande Déesse faisait partie de la vision du monde des peintres de la Tête Ronde. Une peinture d’Inaouanrhat dans le Tassili comprend une magnifique image d’une femme dansant. Avec ses bras tendus et ses cornes étendues horizontalement de part et d’autre de sa tête, elle incarne la Grande Déesse Cornue. Ses découvreurs ont vu en elle une relation avec la grande déesse égyptienne Isis, protectrice mythique de la culture des céréales.

les têtes rondes du Tassili

Cette figure impressionnante met en lumière l’un des nombreux problèmes soulevés par les découvertes du Tassili. Pourquoi, si elles ont été réalisées à une époque où la stratigraphie de la vallée du Nil montre qu’elle était presque déserte, de nombreuses peintures de la période des têtes rondes montrent-elles une influence égyptienne indubitable dans leur contenu et leur style ? La conclusion logique est que ces motifs et ces concepts stylistiques que nous associons à l’Égypte ancienne ont d’abord été introduits en Égypte par les habitants du désert occidental. Si elle est prouvée, cette suggestion indiquerait que le Sahara central est à l’origine de ce qui est devenu plus tard la haute civilisation de l’Égypte pré-dynastique. Voir mon livre sur les Shemsou Hor.

LE PARADIS RETROUVÉ ?

Le Tassili-n-Ajjer de 12 000 ans avant J.-C. pourrait bien avoir été le paradis du partenariat dont la perte a créé l’un des motifs mythologiques les plus persistants et les plus poignants : la nostalgie du paradis, l’idée d’un âge d’or perdu d’abondance, de partenariat et d’équilibre social. Nous soutenons ici que l’apparition du langage, de la société de partenariat et d’idées religieuses complexes pourrait avoir eu lieu non loin de la région où l’homme est apparu, à savoir les prairies et savanes pleines de gibier et parsemées de champignons de l’Afrique tropicale et subtropicale. C’est là que la société de partenariat a vu le jour et s’est épanouie ; c’est là que la culture des chasseurs-cueilleurs a lentement cédé la place à la domestication des animaux et des plantes. C’est dans ce milieu que les champignons contenant de la psilocybine ont été rencontrés, consommés et déifiés. Le langage, la poésie, le rituel et la pensée ont émergé de l’obscurité de l’esprit des hominidés. L’Eden n’était pas un mythe – pour les peuples préhistoriques du haut plateau du Tassilin’Ajjer, l’Eden était chez eux.

La fin de cette histoire pourrait bien être le début de la nôtre. Est-ce une simple coïncidence si, au début du code source de la civilisation occidentale, dans le livre de la Genèse, nous lisons le récit de la première prise de drogue de l’histoire ?

La femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, qu’il était agréable à l’œil et à la vue ; elle en prit et en mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui en mangea. Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent et ils découvrirent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des pagnes. 

3.22. Le Seigneur Dieu fit des tuniques de peau pour Adam et sa femme et les habilla. Il dit : « L’homme est devenu comme l’un de nous, connaissant le bien et le mal ; et s’il étendait maintenant la main, prenait aussi du fruit de l’arbre de vie, en mangeait et vivait éternellement ? Le Seigneur Dieu le chassa du jardin d’Eden pour qu’il cultive le sol d’où il avait été tiré. Il le chassa et, à l’est du jardin d’Eden, il plaça les chérubins et l’épée tourbillonnante et étincelante pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Le récit de la Genèse est l’histoire d’une femme maîtresse des plantes magiques. Elle mange et partage les fruits de l’arbre de vie ou de l’arbre de la connaissance, des fruits qui sont « agréables à regarder et à contempler ». Notez que « les yeux de tous deux s’ouvrirent et ils découvrirent qu’ils étaient nus ». Au niveau métaphorique, ils avaient pris conscience d’eux-mêmes en tant qu’individus et de l’autre en tant qu' »Autre ». Ainsi, le fruit de l’arbre de la connaissance leur a donc permis de se faire une idée précise de la situation, ou peut-être a-t-il renforcé leur appréciation de la sensualité. Quoi qu’il en soit, cette ancienne histoire de nos ancêtres chassés d’un jardin par un Jéhovah rancunier et peu sûr de lui, un dieu de l’orage, est l’histoire d’une société partenariale orientée vers la déesse, déséquilibrée par des épisodes successifs de sécheresse qui ont affecté la capacité de charge et le climat de l’Eden saharien des pasteurs. L’ange à l’épée étincelante qui garde le retour à l’Eden semble être un symbole évident de la dureté impitoyable du soleil du désert et des conditions de sécheresse sévère qui l’accompagnent.

Le passage d’une culture de type partenarial à une culture de type dominateur était déjà bien avancé. La femme a mangé du fruit de l’arbre de la connaissance ; ce fruit mystérieux est le champignon Stropharia cubensis contenant de la psilocybine qui a catalysé l’éden du partenariat du Tassili et l’a maintenu par le biais d’une religion qui accordait une grande importance à la dissolution fréquente des frontières personnelles dans la présence océanique de la Grande Déesse, également appelée Gala, Geo, Ge, la Terre.

la femme cornue préfigure Isis

Je pense que l’emplacement de l’art dans les grottes, dans des endroits souvent presque inaccessibles, est lié à l’utilisation de ces sites pour des cérémonies d’initiation qui impliquaient des effets théâtraux assez complexes et je suggère en outre que ce qu’on appelle la « pensée crépusculaire » est une condition préalable à la révélation de grandes vérités sanctionnées par la culture. La pensée crépusculaire se caractérise par une perte d’objectivité, une distorsion temporelle et une tendance aux hallucinations légères, et n’est rien d’autre qu’un vernis pour une excitation psychédélique sans limites et sans égo : à ce stade on fait l’expérience de la radiance primitive décrite par Pierre Gordon (réédité par mes soins).

La prévalence de la pensée crépusculaire,  – sorte d’imaginal vécu en pleine conscience – notre susceptibilité même à cet état, plaident en faveur de son importance évolutive. Dans les cas extrêmes, elle entraîne des pathologies, des dérèglements et des délires, des hallucinations persistantes et du fanatisme. Mais c’est aussi la force motrice qui sous-tend les efforts pour voir les choses dans leur ensemble, pour réaliser une variété de synthèses allant des théories des champs unifiés en physique aux projets d’utopies dans lesquelles les gens vivront ensemble dans la paix. À l’époque préhistorique, l’état crépusculaire devait faire l’objet d’une très grande attention sélective. Si les pressions du paléolithique supérieur exigeaient des croyances ferventes et le suivi de leaders pour survivre, alors les individus dotés de telles qualités, avec une capacité à tomber facilement en transe, devaient surpasser les individus plus résistants.

Les plantes psychoactives ont joué un rôle important dans l’apparition de la pensée crépusculaire, et il limite sa discussion à l’Europe. Cependant, l’emplacement des peintures rupestres du Tassili est similaire à celui des peintures de nombreux sites européens, et l’on peut donc supposer que les peintures étaient utilisées à des fins généralement similaires ; il est fort probable que des rites religieux similaires étaient pratiqués dans le sud de l’Europe et en Afrique du Nord. Le retrait des glaciers de la masse continentale eurasienne et l’accélération simultanée de l’aridité dans les prairies africaines ont fini par provoquer la « sortie d’Eden » dont parle allégoriquement la Genèse. Les peuples champignons du Tassili-n-Ajjer ont commencé à se déplacer « à l’est de l’Eden ». Il est d’ailleurs possible de retracer cette migration dans les archives archéologiques.

CATAL HUYUK

Si le Tassili-n-Ajjer peut être considéré comme l’Eden originel et le lieu le plus occidental de la culture partenariale, Qatal Huyuk, en Anatolie centrale, doit certainement être considéré comme son apogée néolithique et oriental.

Catal Hüyük, la déesse mère donnant naissance au taureau

Qatal Huyuk a été qualifié d' »éclair prématuré de brillance et de complexité » et de « ville immensément riche et luxueuse ». La stratigraphie du site commence au milieu du neuvième millénaire avant J.-C. L’élaboration des formes culturelles atteint son apogée au niveau VI de Qatal, au milieu du septième millénaire avant J.-C. Qatal Huyuk était un immense établissement, s’étendant sur trente-deux acres de la plaine de Konya et accueillant, à son apogée, plus de sept mille personnes.

Bien qu’à peine commencées, les fouilles de Qatal Huyuk ont déjà permis de découvrir des sanctuaires étonnants avec des bas-reliefs de bétail et des têtes d’aurochs (Bos primigenius) aujourd’hui disparus, couverts de motifs ocre – les peintures très complexes d’une civilisation compliquée. La complexité de Qatal Huyuk a laissé les archéologues perplexes :

« Moins de trois pour cent du site a été exploré. Mais Catal Huyuk a déjà livré une richesse d’art religieux et de symbolisme qui semble avoir trois ou quatre mille ans d’avance sur son temps. La complexité des traditions de ce site néolithique suppose en outre, selon le fouilleur, un ancêtre du paléolithique supérieur dont nous n’avons aucune trace ».

à paraitre en complément au 4ème vase :décembre 2024

L’éveil augmenté : de l’enthéogenèse et des états modifiés de conscience

suite du 4ème Vase, en préparation pour septembre 2024

Le terme « enthéogène » est construit à partir du grec, ἔνθεος (entheos) qui signifie « inspiré, possédé, rempli du divin » et γενέσθαι (genesthai) signifiant « devenir ». Ainsi, un enthéogène est une substance qui est la cause d’une inspiration, d’une sensation ou d’un sentiment à connotation  spirituelle ou divine.

Lire la suite L’éveil augmenté : de l’enthéogenèse et des états modifiés de conscience

Hata yoga et roman courtois, l’invention de l’amour occidental à la cour de Guillaume IX

Guillaume IX d’Aquitaine ou Guillaume VII, comte de Poitou (en limousin, Guilhem VII de Peitieus), né le 22 octobre 1071, mort le 11 février 1127, surnommé depuis le XIXe siècle le roi des troubadours, comte de Poitiers sous le nom de Guillaume IX et duc d’Aquitaine et de Gascogne du 25 septembre 1086 à sa mort. Il est également le premier poète connu en occitan.

Lire la suite Hata yoga et roman courtois, l’invention de l’amour occidental à la cour de Guillaume IX

Les cavaliers de l’Apocalypse et les couleurs de la Tradition

L’interprétation dumézilienne les chevaux colorés de l’Apocalypse de Jean peut-elle s’appuyer sur les sources iconographiques ou les textes plus tardifs ? Les commentaires théologiques n’apportent rien ; mais les enluminures des commentaires du Beatus témoignent d’une influence iranienne, en particulier dans la représentation du premier cavalier ; et l’iconographie de saint Georges va dans le même sens. Des légendes d’origine celtique ou germanique démontrent l’origine indo-européenne du thème des cavaliers colorés. Ce thème est profondément enraciné dans l’imaginaire médiéval.

Zacharie, I, 8. «J’eus une vision pendant la nuit, et voici: un homme était monté sur un cheval rouge (Truppóv), et il se tenait au milieu des deux montagnes ombragées, et derrière lui des chevaux rouges (ruppoi), et pommelés (фарос) et bariolés, et blancs (Xeuxoi); et je dis : Qui sont ceux-ci, Seigneur ? Et l’ange qui me parlait me répondit : Moi je te montrerai ce qu’ils sont ; et l’homme qui se tenait entre les deux montagnes me répondit, et me dit : Ce sont ceux que le Seigneur a envoyés pour parcourir la terre. Et ils répondirent à l’ange du Seigneur qui se tenait entre les montagnes et dirent: nous avons parcouru toute la terre et voici: la terre tout entière est en repos et tranquille…»

Lire la suite Les cavaliers de l’Apocalypse et les couleurs de la Tradition

Science et hermétisme