FERT GAUDIA CORDI et la bourrache médicinale

Heap of fresh blue borage flowers for decoration at white background

LA BOURRACHE

La bourrache apparaît comme un motif à la fois original, d’une spécificité extrême et trop rare pour qu’aucun symbolisme puissant et prégnant n’ait pu se cristalliser autour de lui. En effet, cette plante médicinale relativement comme de la pharmacopée traditionnelle ne quitta pas la sphère thérapeutique. Les mots qui l’accompagnent, FERT GAUDIA CORDI, soulignent une de ses principales propriétés médicinales. Les médecins utilisaient cette plante comme agent purifiant de l’organisme contre des maladies très variées, parmi lesquelles la mélancolie, mais qui correspondaient toutes, dans la pensée ancienne, à un même état d’impureté. Cette évocation de la bile noire, ou melencholia, pourrait d’ailleurs expliquer la présence du tronc d’arbre creux, attribut reconnu de Dame Mélancolie Les auteurs du remarquable Saturne ou la Mélancolie, Panofsky et Saxl, en citaient la description par Cesare Ripa :

« Une vieille femme, triste & affligée, vêtue de méchantes hardes, et dépourvue du moindre ornement, sera assise sur une pierre, les coudes posés sur les genoux, & les deux mains sous le menton ; à côté d’elle il y aura un arbre sans feuilles et alentour des pierres »

Démontrant la prégnance de ce motif, les mêmes auteurs rapportaient une description identique issue d’une oeuvre littéraire, le Dialogue entre Mélancolie et Joie de Filidor, datant de 1665. L’importance de la mélancolie dans ce cycle emblématique, déjà présente dans l’emblème au cynocéphale, se voit donc confirmée par celui-ci. Mais à nouveau, l’équilibre recommandé entre âme et corps ne paraît pas atteint. En effet, une fois le motif de la bourrache identifié, l’énigme s’éclaircit d’elle-même. Quant à l’implication de cet emblème dans le cycle, elle pourrait s’apparenter à celle du précédent, en reposant sur les effets produits par la bourrache, à savoir la guérison de cette terrible maladie et le retour de « la joie au coeur » grâce à la dévotion au Saint Nom.

LA BOURRACHE

La bourrache, plante adventice très répandue dans les régions méditerranéennes, pousse souvent sur le bord des chemins, dans les prés en friche et autres espaces sauvages. Particulièrement reconnaissable au printemps, elle se couvre alors de fleurs bleues comme sur la peinture de l’oratoire. L’étymologie latine de son nom, borrago, donna naissance aux formes locales de bourrajo, bourracho, bourraio ainsi qu’à l’italien borragine. Quelle que soit l’époque, les évocations de la bourrache, d’ailleurs souvent dotée de nombreuses vertus, relèvent toujours du domaine médical.

« De tous temps, la bourrache a été utilisée comme sudorifique dans les cas où il est bon de provoquer la sueur (refroidissement, rhume, bronchite et aussi rhumatisme) Son emploi augmente l’épuration de l’organisme et permet de faire tomber une grande fièvre. De plus, le mucilage qu’elle contient est excellent pour la toux. Mais, d’autre part, grâce à son nitrate de potassium, la bourrache est encore un remarquable diurétique qui active l’élimination par les reins. C’est pourquoi elle est très recommandée contre les fièvres éruptives (rougeole, scarlatine, variole comme dépuratif contre les maladies de la peau.

Ses principales propriétés -sudorifique, fébrifuge, diurétique, particulièrement recommandée pour les affections cutanées- correspondaient à un ensemble assez cohérent dans la médecine ancienne. Elles se trouvaient toutes en rapport avec la pureté et la purification du corps et de ses « humeurs » nocives et débouchaient des implications identiques à un niveau symbolique.

« Mattheus Platearius, médecin de l’école de Salerne, recommandait « le jus de la bourrache associé à la poudre d’os de cerf pour remédier à la faiblesse du coeur », alors que Pierre-André Matthiole affirma, dès la Renaissance, que la bourrache était

« un antidote des peines et des difficultés du coeur, ainsi que des vapeurs mélancoliques qui en résultent ».

Jean Feruel surenchérit, dans sa « Thérapeutique Universelle, lorsqu’il la prescrit afin de « redonner à l’âme joie et hilarité et chasser les phantasmes auxquels sont en proie les neurasthéniques ».

Dom Nicolas Alexandre affirma, quant à lui, au XVIIIe siècle, que la bourrache « réjouit les esprits vitaux et animaux infectés par la bile noire » « 1« 

La phrase FERT GAUDIA CORDI inscrit cette représentation dans ce domaine médical et correspond parfaitement aux applications proposées par les médecins et apothicaires de l’époque. La mélancolie, melen cholia ou « bile noire », appartenait en fait aux quatre humeurs naturellement présentes dans le corps humain -avec le sang, la bile jaune et le flegme-. Les considérations la concernant évoluèrent depuis l’Antiquité gréco-romaine jusqu’à l’époque moderne, mais toujours elle représenta une humeur néfaste, synonyme d’impureté et provoquant de terribles effets tels que la folie. Elle ne possédait donc rien en commun avec l’humeur triste, pensive et plus ou moins passagère, aux connotations d’élégance et de romantisme, que désigne aujourd’hui le terme affadi. Pline l’Ancien affirmait que la bile était la plus mauvaise excrétion du sang et qu’elle constituait le venin des serpents. Mais c’est Aristote qui, le premier, lui consacra une étude exclusive dans son Problème, XXX, I. Il y expliquait que des affections mélancoliques passagères pouvaient atteindre tout un chacun après une altération temporaire de l’équilibre de ce »La bile noire est froide par nature, et n’étant pas à la surface, quand elle se trouve dans l’état qui vient d’être décrit, si elle est en excès dans le corps, elle produit des apoplexies, des torpeurs, des athymies, ou des terreurs, mais si elle est trop chaude, elle est à l’origine des états d’euthymie accompagnés de chants, des accès de folie, et des éruptions d’ulcères et autres maux de cette espèce. Donc, chez la plupart des gens, née de l’alimentation quotidienne, elle ne modifie nullement leur caractère, mais provoque seulement une maladie de la bile noire. Mais quant à ceux qui possèdent, dans leur nature, un tel mélange constitué, ils présentent spontanément des caractères de toutes sortes, chaque individu différant selon le mélange. « 

Parallèlement, il ébauchait donc la théorie des quatre complexions en avançant que certains individus subissaient une prépondérance constitutionnelle de la bile noire qui les rendait, par conséquent, mélancoliques de nature. Mais cette terrible substance tenait de l’Antiquité, qui avait reconnu des traits mélancoliques chez les héros au destin tragique de sa mythologie, un « halo de sublimité funeste ».

« Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine, comme ce que racontent, parmi les récits concernant les héros, ceux qui sont consacrés à Héraclès ? En effet ce dernier paraît bien avoir relevé de ce naturel ; ce qui aussi les maux des épileptiques, les Anciens les ont appelés, d’après lui, maladie sacrée. L’accès de folie contre ses enfants comme, avant sa disparition sur l’Oeta, l’éruption des ulcères, rendent cela manifeste. Car ce sont des accidents qui touchent beaucoup de gens, du fait de la bile noire « 

Idéalisée, elle fut donc associée à la « fureur », exaltation spirituelle qui peut transcender un individu et stimuler chez lui les talents créateurs les plus élevés et les pensées les plus profondes. La mélancolie devint donc la source du génie, amorçant ainsi les réflexions ultérieures sur la relation mystérieuse entre le génie et la folie. Très tôt, vers le Ile siècle de notre ère, un système complexe et cohérent fut élaboré, imbriquant différentes théories : l’air, chaud et humide, correspondait au printemps et au sang, qui dominait donc au cours de l’enfance de l’homme ; le feu, chaud et sec, à l’été, à la bile jaune et à la jeunesse ; la terre, froide et sèche, à l’automne, à la bile noire et à la maturité ; l’eau, froide et humide, à l’hiver, au flegme et à la vieillesse. Ce système symbolique persista au Moyen Age, d’abord dans les cercles de la scolastique, puis popularisé par les manuscrits, les almanachs, etc. Peu à peu s’y agrégèrent également des éléments complémentaires tels que l’association avec les couleurs et les astres issue des doctrines astrologiques arabes. Aux mélancoliques fut évidemment dévolue à la couleur noire et Saturne devint leur maître A la Renaissance, toutes ces croyances et ces représentations furent diffusées grâce aux recueils d’allégories. Ces derniers recueillaient et répertoriaient toutes sortes de symboles et d’images, de figurations de vertus et de vices, dont s’inspiraient aussi bien les prédicateurs et les poètes que les peintres.

Si la bourrache soignait la mélancolie grâce à ses vertus dépuratives -purifiantes-, le motif demeure extrêmement spécifique. Il fut probablement proposé par un frère érudit, versé en médecine et herboristerie. D’ailleurs, le frère Dominique Auda, qui séjourna à Cimiez à peu près une vingtaine d’années avant la réalisation des peintures, possédait une excellente réputation dans ces domaines. Dans son ouvrage Breve compendio di maravigliosi secreti approvati con felice seuccesso nelli indispositiom corporali, il intégrait la bourrache dans plusieurs remèdes de sa composition. Son opuscule est divisé en quatre parties, I : Si traita di secreti medicinali; II : Di secreti apparttenenti a diverse case : Di secreti chimici di varie sorti ; IV

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D’astrologia medicinale, auxquelles il ajouta en guise de complément un court Trattato per conservarsi in sanità. La bourrache y apparaissait dans différentes recettes : une eau contre toute fièvre maligne à la page 6, une eau merveilleuse contre la peste et le poison à la page 7 un sirop pectoral à la page 68, une recette contre la teigne à la page 73, un élixir de vie à la page 195, une recette de nepenthès à la page 202 et un « Siroppo per l’humor melinconica, e cura l’ipocondria

« Si faccino bollir in cinque boccali d’acqua commune, che consumi un boccale, di poi si coli, & in detta colatura farci bollire polipodio fresco ben pisto liba una, epitimo onc. quatro, regolitia, passerina di Levante di ciascheduno oncie due, seme di melone, di cocozze, di cetroli, e di cocomeri di ciascheduno oncie mena, solicoli disena onc quattro, cannella onciez due, fiori cordiali, capelvenere di ciascheduno manipoli due, se ne farci decoto secundo Parte, che resti il decotto da cinque lib e si lasci in infusion per quatr’hore, di poi si coli con spressione, & in deta colatura agiongi sugo di boragine »

Dans cette recette, comme dans toutes les autres, la bourrache figurait parmi de nombreux autres ingrédients. Elle ne parait donc pas suffisamment valorisée pour justifier la place de choix qu’elle occupe dans l’oratoire ; d’autant plus que dans le cas de la peste, cet auteur proposait d’autres recettes qui ne contenaient pas de bourrache. Cette pharmacopée apparaît, néanmoins, parfaitement cohérente dans le système de pensée de la médecine traditionnelle. Peste, poisons, teigne et mélancolie nécessitaient les principes censément purificateurs de cette plante.

Les vertus de la bourrache

Tout de suite, on remarque les cinq pétales en forme d’étoile azurée de la fleur. Des forces martiennes se cachent derrière ce pentagramme. Avec un tel élixir, la psyché est soutenue d’office contre toute défaillance éventuelle.

Sa structure florale nous apparaît déjà un peu particulière. La tige se déroule un peu comme les crosses d’une fougère. Cette tendance aux spirales est propre selon Rudolph Steiner aux mouvements des forces astrales (ces forces qui régissent l’âme humaine). En effet, on retrouve ces spirales dans la sphère animale telle que les coquillages, la trompe hélicoïdale de l’insecte, le limaçon de l’oreille chez l’homme. Puis cette animalité se confirme par la forme prise par les grosses étamines de couleur brun noir rassemblées en bec d’oiseau. Ainsi cette complexité de l’image offerte par la plante suggère que nous dépassons ici le plan végétal qui ne connaît que deux éléments : l’eau et la terre.

La terre dont se nourrit la Bourrache n’est pas spécialement ordinaire. Si l’homme veut la cultiver, il doit lui ajouter une quantité de fumure. Mais retrouvons la dans son milieu préféré. Sa préférence va pour le terrain humide et sableux comme on en trouve au bord de l’Océan Atlantique par exemple. Pourquoi le terrain sableux ? Car elle raffole d’acide silicique qu’elle transforme sans peine en lumière végétale. On devine déjà l’euphorie de la plante derrière cette substance. Elle aime aussi l’humidité car grâce à son mucilage, elle absorbe beaucoup d’eau jusqu’à devenir plastique, colloïdale, à mi-chemin entre le solide et le liquide. Outre la silice et les mucilages, elle dispose encore de nitrate de potassium qui lui permet de se débarrasser de l’eau à volonté, sans aucune contrainte. Ainsi, elle joue avec les éléments et utilise à son gré, telle ou telle possibilité de telle sorte qu’elle dispose d’une complète indépendance sur les conditions climatiques. Même dans les périodes de sécheresse intense, son feuillage reste vigoureux et plein de sève. On comprend maintenant comment elle empêche le cœur de l’homme acculé par le sort contraire de se dessécher comme une vieille pomme et de se fermer à jamais à la vie.

Mots-clés : burra d’où est tiré le nom de bourrache, en latin signifie étoffe grossière. Pensez donc à la peau derme qui en vieillissant devient une étoffe grossière, desséchée. Pensez à ces petits sacs que fore la plante desquels émerge la fleur et associez cette image aux séreuses (signifie petit lait en grec) qui tapissent tout l’organisme humain et spécialement les trois principaux organes que sont le cœur, le foie et les poumons. Ces petits sacs contiennent une résine qui s’avère être une véritable jouvence.

 

 


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