Le comte de St Germain sous les feux de la rampe 2/3

La période française sera celle de la lumière et le début du Grand Œuvre. Le comte de St Germain brillera de mille feux dans la société française à l’image des feux de la pierrerie qu’il arborait sur lui en quantité impressionnante.

Avant de poursuivre cette courte mais sincère biographie attardons nous un instant sur le seul tableau connu du comte de St Germain. Il s’agit de l’estampe conservée à la bibliothèque nationale, œuvre du graveur Nicolas Thomas.

Sur l’estampe parisienne, quelques précisions ne seront pas inutiles car règnent à son sujet quelques malentendus gênants.

Il est question d’un tableau original qui aurait été en la possession de la marquise d’Urfé (1705-1775), ou qu’elle aurait elle-même commandité. Ce tableau original (qui n’a jamais été localisé ni commenté) est présenté par certains comme ayant été peint par Pietro Antonio Rotari (Vérone, 1707-1762, St Pétersbourg), dit parfois Pietro dei Rotari, voire comte Rotari, chez qui Saint-Germain aurait logé lors d’un séjour en Russie vers 1760. On remarquera que le peintre meurt en 1762. Il est vrai que, du point de vue graphique, certains portraits peints par Rotari – qui était un portraitiste de talent – peuvent justifier ce rapprochement.

Quant à la marquise d’Urfé, elle meurt en 1775. Une partie de sa collection est vendue en 1777. Connue pour avoir été flouée et ridiculisée par Casanova, et par son complice Giacomo Passano, ses demandes à Saint-Germain sont dans la même veine que celles faites à Casanova : recherche de l’immortalité physique, élixirs de jeunesse, désir d’avoir un enfant à un âge canonique etc. et l’on se demande par moments avec qui elle fut réellement en rapport, et donc aussi de qui exactement elle avait (ou avait fait faire) le portrait, ou la copie du portrait.

Il est attesté que c’est en 1783, soit 7 ou 8 ans après la mort de la marquise, que Nicolas Thomas (né vers 1750 – mort vers 1812), graveur, va donc créer l’estampe, a priori sur la base donc d’un tableau à l’huile (disparu depuis). Ce ne serait donc pas à la demande de la marquise que cette estampe aurait été gravée. On sait par ailleurs que cette estampe est « dédicacée » au comte Nicolas-Christiern(e) de Thy de Milly (1728-1784) qui est à ce moment grand-maître de la fameuse Loge des Neuf Sœurs (à laquelle il appartenait depuis 1779), loge maçonnique très  influente au cours de ces années pré-révolutionnaires. Bref vénéralat, puisque, intronisé vénérable en 1783, il est remplacé dès le mois de mai 1784 et meurt le 17 septembre 1784. On voit cette dédicace au bas de l’estampe mais cette partie est rarement incluse dans les reproductions.

à Monsieur de Thy, comte de Milly …

Comme nous allons le voir, le comte de Thy joua un rôle important dans la carrière du comte. Leur collaboration fut étroite et connaissant le pédigrée de St Germain on va comprendre quel rôle important il joua autant qu’indispensable dans la création de la manufacture de Sèvres .. Il sera le lien entre le comte de St Germain et ses attaches allemandes.

Nicolas-Christiern de Thy de Milly, (15 juin 1728 – 19 septembre 1784)

Nicolas-Christiern de Thy, comte de Milly

En 1760, il est entré au service du duc de Wurtemberg, allié de la France. En un an il est devenu colonel, adjudant-général, Chambellan du prince régnant duc de Wurtemberg, et chevalier de l’ordre de l’Aigle rouge. La fin de la guerre de Sept Ans lui a permis de vivre paisible à la cour du duc de Wurtemberg avant son retour en France, en 1771, en s’adonnant à l’étude de la chimie (lire également alchimie).
Il a rapporté de son séjour en Allemagne un ouvrage très détaillé sur la fabrication de la porcelaine de Saxe que l’Académie a jugé digne d’être publié dans sa collection des arts. Ce traité a permis la création des manufactures de Sèvres.
Il a obtenu alors une charge de lieutenant des Gardes-suisses de Monsieur et un brevet de colonel. Il a ensuite décidé d’abandonner la carrière militaire pour se livrer uniquement aux sciences. L’Académie royale des sciences l’a reçu comme associé libre, le 14 février 1776.

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Louis XV accueillit avec bienveillance ce lointain cousin ou parent éloigné

Dans l’article précédent nous avions vu que le comte avait quitté Londres pour se réfugier en Allemagne. Son véritable retour en France aura lieu en 1758 soit donc dix ans après avoir quitté Londres. On retrouve sa trace en Bavière autre lieu d’attache familial.

Dans une lettre adressée  à son ami  Lord Cadogan il écrit combien il se sent) il a déjà séjourné cinq fois à Paris et qu’il trouve les Parisiennes charmantes, surtout une certaine Madame d’Ogny (Élisabeth d’Alencé) dont il est tombé éperdument amoureux. Malheureusement, cette Madame d’Ogny a épousé un an plus tôt, en 1748, Claude-Jean Rigoley, baron d’Ogny, conseiller au parlement de Dijon. Aussi Saint-Germain affirme à Lord Cadogan s’être comporté en gentleman avec la baronne et assure que cette histoire fait à présent partie du passé.

Versailles, Chambord, le secret des teintures : la lettre au Marquis

Son premier acte à son retour à Paris en 1758 est d’entrer en contact avec le marquis de Marigny qui n’est autre que le frère de la favorite du Roi, la marquise de Pompadour. Cette lettre prend tout son sens lorsque l’on sait que la marquise de Pompadour est aussi la responsable des manufactures du Roi. En voici la teneur :

«J’ai fait dans mes terres la plus riche et la plus rare découverte qu’on ait encore faite… J’y fais travailler avec une assiduité, une constance, une patience qui n’ont peut-être pas d’exemple, pendant près de vingt ans. Je ne dis rien des dépenses excessives que j’ai faites pour rendre ma trouvaille digne d’un roi; rien non plus des peines, voyages, études, veilles et ce qu’elle m’a coûté. L’objet de tant de soins obtenu, je viens volontairement en offrir le profit au roi, mes seuls frais déduits, sans lui demander autre chose que la disposition libre d’une des maisons royales, propre à établir les gens que j’ai amenés d’Allemagne pour son service. Ma présence sera assez souvent nécessaire là où le travail se fera. De là la nécessité d’y trouver un logement tout prêt pour moi. Je me charge de tous les frais, tant de ceux qui exigent les transports des matières toutes préparées, que de ceux du travail des couleurs qu’on tirera de ces matières préparées à deux cents lieues de Paris, en un mot, il n’en coûtera au roi qu’un logement meublé convenable à l’établissement prompt et solide que je viens lui proposer, et quelques arbres par an, moyennant quoi j’aurai la gloire et la satisfaction de remettre à S. M. (Sa Majesté) mes droits indisputables sur la plus riche manufacture qui fût jamais, et laisser tout le profit à son royaume.

Est-il nécessaire d’ajouter que j’aime sincèrement le roi et la France? Peut-on se méprendre sur le désintéressement et la louabilité de mes motifs? La nouveauté ne paraît-elle pas exiger un procédé tout particulier à mon égard? Que S. M., que Madame de Pompadour daigne considérer l’offre dans toutes ses circonstances, et l’homme qui la fait. Je n’ai plus qu’à me taire. Il y a un an que je parle de cela. Il y a trois mois que je suis à Paris. Je m’ouvre, Monsieur, à un homme droit et franc; pourrais-je avoir tort?… »

Sa requête est entendue (par le Roi  qui y voit aussi son intérêt) et le marquis aménage à son intention des appartements au château de Chambord afin qu’il puisse y installer un laboratoire tel qu’en témoigne la lettre adressée au marquis de Marigny par l’architecte et contrôleur des bâtiments du roi, M. Collet :

«Le comte de Saint-Germain est arrivé ici samedi pour son second voyage qu’il fait à Chambord. J’ai fait préparer deux logements pour partie de son monde, ainsi que trois pièces de cuisines et offices, au rez-de-chaussée, pour ses opérations… »

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«Il est vrai, dit une lettre du 2 septembre 1758 adressée de Versailles par Marigny à l’abbé de La Pagerie, que le roi a accordé à M. de Saint-Germain un logement au château de Chambord. Vous avez raison de dire que c’est un homme de mérite; j’ai eu lieu de m’en convaincre dans les entrevues que j’ai eues avec lui et on espère de la supériorité de ses lumières des avantages réels. » Archives nationales de Blois (01 1326, p. 392). D’après ce dossier on en conclut  qu’il s’agissait apparemment d’expériences sur des «teintures ».  Un auteur ayant écrit une biographie du comte –  Paul Charcornac – fait mention d’un cahier aux archives portant la mention  Progression de l’œuvre minérale.

Preuve de sa royale bienveillance, Louis XV fait aménager un petit laboratoire à Versailles, afin que le comte de Saint-Germain puisse se livrer à certaines expériences « chymiques ».

On le voit, la chimie passionnait le comte de Saint-Germain, qui se livrait à des expériences concernant des «teintures fixes » colorantes.  On apprend qu’il avait élaboré un procédé rentable pour en exploiter les bienfaits. Il n’est pas anodin d’entendre ce que signifie au juste «Tinctura» chez les alchimistes en général, notamment pour les émules de Paracelse, voir son Libellus de tinctura physicorum (1568); l’exaltation d’un «soufre» fixe et tingeant étant un préalable indispensable aux opérations.

C’est ainsi que le marquis de Marigny présenta le comte de Saint-Germain à sa sœur, madame de Pompadour, à laquelle il fit la meilleure impression. Suivant ses mémoires (en fait celles de sa confidente Mme du Hausset)  elle le décrit  comme un homme de cinquante ans, d’une apparence sobre mais bien mis de sa personne, portant aux doigts toutefois de magnifiques diamants, ainsi d’ailleurs qu’à sa tabatière et à sa montre.

Paracelse dans son laboratoire

Séduite par sa culture et ses multiples talents et dons incroyables , la marquise de Pompadour ne tarda pas à présenter le comte au Roi. Cependant dès qu’on aborde la question de son identité, ou de son âge, le comte reste évasif, esquive, change de sujet. Dans ses Mémoires la comtesse de Genlis relate la réponse que celui-ci fit un jour à sa mère qui le questionnait sur ses origines : « Tout ce que je puis vous dire sur ma naissance, répondit-il, c’est qu’à sept ans j’errais au fond des forêts avec mon gouverneur… et que ma tête était mise à prix !… […] La veille de ma fuite, continua M. de Saint-Germain, ma mère, que je ne devais plus revoir !… attacha son portrait à mon bras !… ».

Toujours est-il que le comte de Saint-Germain est régulièrement invité aux petits soupers de Louis XV et de la Pompadour et s’installe comme chez lui au milieu des plus beaux esprits de son temps. Que ce soit à Versailles ou dans les salons, dès que le comte de Saint-Germain est dans la place, tous n’ont d’yeux que pour lui. Quand il n’est pas au clavecin ou l’archet à la main, il profite de son élégant auditoire, pour ressasser, inlassablement et avec emphase, ses nombreux voyages à travers l’Europe. Cosmopolite, le comte a la réputation d’être polyglotte. On dit qu’il parle la plupart des langues européennes ainsi que le latin, l’hébreu, l’arabe et le chinois. Selon Walpole, il parle l’italien et le français (on se souvient que sa mère parlait six langues) avec la plus grande aisance, se débrouille en polonais et en anglais (voir article 1/3) et s’exprime en espagnol et en portugais comme s’il s’agissait de ses langues maternelles. Doté de connaissances encyclopédiques, sa vaste érudition s’étend à l’art, à la médecine, aux sciences…

La comtesse de Genlis rapporte encore dans ses Mémoires qu’il est bon physicien et très grand chimiste, mais aussi excellent peintre, qu’il se plaît à représenter des sujets historiques et des portraits de femmes couvertes de pierreries rutilantes, et que ses œuvres auraient été admirées par les plus grands artistes dont Georges de La Tour et Charles André Vanloo. Enfin, passionné d’histoire, le comte connaît à fond l’histoire de France, et ayant beaucoup lu, il aime à relater des épisodes historiques vieux de plusieurs siècles avec tant de réalisme, et d’une façon si savoureuse, qu’il semble en avoir été le témoin oculaire.

À ce propos, le ministre du roi de Danemark, le baron de Gleichen, qui aurait rencontré le comte de Saint-Germain en 1759 à Paris, raconte dans ses Souvenirs que :

« Jamais homme de sa sorte n’a eu ce talent d’exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui l’écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu’il y avait assisté, et quand il parlait à quelqu’un de moins crédule, il se contentait de peindre les petites circonstances, les mines et les gestes des interlocuteurs, jusqu’à la chambre et la place qu’ils occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l’impression d’entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois, en rendant un discours de François 1er, ou de Henri VIII, il contrefaisait la distraction en disant : “Le roi se tourna vers moi”… il avalait promptement le moi et continuait avec la précipitation d’un homme qui s’est oublié, “vers le duc un tel.” »

Mais cette gloire soudaine allait en irriter plus d’un, notamment Choiseul, alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

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à suivre : perit ut vivat

à paraitre février 2019