Montjoie St Denis et les anges architectes

L’abbé Suger auyx pieds de la Vierge. Principal ministre des rois Louis VI le Gros et Louis VII le Jeune, il est connu surtout par ses ambitions théologiques et artistiques qui le conduisirent à reconstruire la basilique de Saint-Denis, première construction d’architecture ogivale, et à donner naissance à l’art gothique.

« Saint Denis », le saint patron et protecteur des rois de France. Pour les rois capétiens, ce cri de guerre permet d’invoquer Denis de Paris et ainsi de bénéficier de sa protection particulière dans le combat. L’oriflamme de Saint-Denis était une bannière de couleur rouge parsemée de flammes d’or derrière laquelle se rassemblaient les chevaliers français. Conservée à l’abbaye de Saint-Denis, elle en était extraite uniquement lorsque de grands dangers menaçaient le royaume de France.

Mais qui est St Denis ?

Nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait d’un moine, vraisemblablement syrien, du VIe siècle. Ses écrits ont donc été longtemps pseudépigraphiques. Il est attesté que Denys l’Aréopagite, ou Denys d’Athènes, contemporain de Paul de Tarse (mort en 68) et mentionné dans les Actes des Apôtres (17, 32-34), ne put être l’auteur de cette théologie mystique. Il était néanmoins très avantageux que Saint-Denis-en-France s’attribuât le patronage d’un disciple de Saint Paul. Le surnom d’Aréopagite vient de la « colline d’Arès » à Athènes (du grec ancien Àreios Pàgos) où, convaincu par l’Apôtre qui y prêchait, il se convertit et devint un inlassable évangélisateur. Ces précisions faites, lorsque nous évoquerons désormais Denys ou le Pseudo-Denys, nous nous référerons bien à l’auteur des traités de théologie et de mystique.

L’œuvre, très conséquente, de Denys eut une influence considérable sur toute la mystique et la théologie médiévale, depuis le Haut-Moyen Âge. Elle fut l’objet d’une large exégèse, les philosophes, théologiens et mystiques y puisant abondamment. Denys le Pseudo-Aréopagite est inspiré de la philosophie de Proclus de Lycie (412-485) et s’inscrit dans le néoplatonisme. Les philosophes du courant néoplatonicien axent leur réflexion sur les concepts de « Un » et de « Multiple », et de leur relation.

Denys cherche à concilier les hypothèses néoplatoniciennes quant au problème de l’Un et du multiple avec, transposées en concepts philosophiques, les nouvelles propositions chrétiennes, principalement pour lui (d’après Erwin Panofsky5) celles du Dieu trine, du Péché originel et de la Rédemption. Le Pseudo-Denys, dans son effort d’adaptation des thèmes néoplatoniciens aux croyances  du Christianisme a par conséquent été fortement nourri de Plotin. Le philosophe du IIIe siècle (205-270), instigateur de l’école néoplatonicienne à Rome et dont la pensée fut une source généreuse pour les savants médiévaux, invente les termes Un et Multiple. Ce sont des fondamentaux en philosophie, ils mènent donc à la notion « Création », et peuvent servir à traiter du Créateur comme de la créature. Le principe d’un Créateur est assimilé à celui de l’unité, il est contenu dans la Création. Les philosophes antiques la désignaient par « l’univers », le « cosmos » dont tous les éléments et phénomènes qui le composent sont issus d’une cause première. L’Un, de quoi ou de qui tout provient. Chez Denys, l’Un est le Dieu d’Abraham, celui des Chrétiens qui le reconnaissent comme leur Père à la suite de Jésus-Christ, dont la venue fait rayonner l’existence à toutes les « nations ». Le Messie est la lumière qui perce les ténèbres des hommes, qui réfléchit la Vérité. Or, selon le dogme trinitaire, le Christ, Verbe incarné, deuxième Personne de la Trinité, est Dieu, Il est cette Vérité, Il est la « voie ». Avec le Père, dans l’unité du Saint-Esprit, Il participe ainsi à l’identité du Un.

Le Livre des Noms Divins, matière à réflexion pour nombre de théologiens, largement commenté et notamment par saint Thomas d’Aquin, est une illustration chrétienne du problème de l’Un et du multiple, puisqu’il traite de l’unité de Dieu et des distinctions qu’on peut établir en cette unité. L’étude des différents noms donnés au « Seigneur » dans la Bible, permet de mieux connaître son essence, « car les noms sont le signe, la représentation des réalités, et ce qui est nommé se conçoit et existe. » Le traité découvre également les ébauches de la justification esthétique « théologique », dans le sens où Denys associe à la bonté de Dieu, qu’il considère comme être sa qualité suprême, naturellement le Bien, mais aussi le Beau. Le « rayonnement » et « l’harmonie » définissent cette « beauté terrestre ».

Nourrie des métaphores évangéliques de la « lumière », la pensée mystique de Denys, qui désigne le Un « lumière super essentielle », va concevoir de ce préalable les relations des créatures à leur Créateur. Il n’y a qu’à suivre l’explication claire qu’en propose Erwin Panofsky d’après le De Caelesti Hierarchi :

« Il y a une formidable distance entre la sphère d’existence la plus haute, purement intelligible, et la plus basse, presque purement matérielle […] ; mais il ny pas d’abîme infranchissable entre les deux : il y a hiérarchie mais non dichotomie. Car la plus vile des choses créées participe encore en quelque façon de l’essence de Dieu, c’est-à-dire, humainement parlant, des qualités de vérité, de bonté et de beauté. Ainsi, le processus par lequel les émanations de la Lumière Divine se diffusent jusqu’à s’immerger presque complètement dans la matière et se dissoudre dans ce qui apparaît comme une masse, confuse et dépourvue de sens, de grossiers corps matériels, peut toujours se renverser en une ascension et la multiplicité à la pureté et à l’unicité»

La possibilité d’élévation spirituelle est ainsi présentée à partir du monde matériel. Le concept, commenté par Jean Scot Erigène, est ce que décrit la « voie anagogique ». La lumière est le canal de l’élévation. C’est suivant son rayonnement que l’on chemine vers le Très-Haut, « le Père des Lumières » comme le nomme Denys, et le Christ en est mieux que la personnification : il en est l’incarnation. Dieu lumière, voici la matrice de la théologie mystique du Pseudo-Aréopagite. Elle fonctionne en lien avec le principe hiérarchique comme l’explique Georges Duby :

« Chaque créature reçoit et transmet l’illumination divine selon sa capacité, c’est-à-dire selon le rang qu’elle occupe dans l’échelle des êtres, selon le niveau où la pensée de Dieu l’a hiérarchiquement située. Lien d’amour, cette lumière divine irrigue le monde entier, elle l’établit dans l’ordre et dans la cohésion et, parce que tout objet réfléchit plus ou moins la lumière, cette irradiation, par une chaîne continue de reflets, suscite depuis les profondeurs de l’ombre un mouvement inverse, mouvement de réflexion, vers le foyer de son rayonnement. De la sorte, l’acte lumineux de la création institue de lui-même une remontée progressive, de degré en degré vers l’Être invisible et ineffable dont tout procède. Ainsi le créé conduit-il à l’incréé par une échelle d’analogies et de concordances. Élucider celles-ci l’une après l’autre, c’est donc avancer dans la connaissance de Dieu. »

Pour le dire autrement, la pensée de Denys l’Aréopagite est au fondement de la toute la pensée symbolique médiévale, celle qui donnera naissance aux guides et leur vision du monde.

Balustrade

Les écrits de Suger qui présentent sa théologie, sont pour une large part une exégèse des traités de son saint patron, dont il tire des conclusions pour ses entreprises artistiques. La lumière est l’objet central. Objet spirituel, intellectuel, l’abbé de Saint-Denis le manipule dans l’intention d’en faire cet objet matériel, destinant sa basilique à se poser en modèle du nouvel art qui en émerge. On a dit Suger poète. Ses vers sont vus par Erwin Panofsky comme une « orgie de métaphysique néoplatonicienne de la lumière » :

« Quand la nouvele partie postérieure est réunie à la partie antérieure , L’église brile de sa partie médiane illuminée, Carlumineuxestce qui estlumineusement accouplé avec la lumière, Et lumineux est le noble édifice que la nouvele clarté envahit. »

L’inspiration de Suger est aussi issue des travaux de son ami philosophe et théologien Hugues (1096-1141), de l’école de Saint-Victor à Paris. Cette école, fondée par Guillaume de Champeaux en 1108, jouit alors au XIIe siècle d’une excellente réputation, au point d’avoir supplanté l’école de Chartres qui rayonnait quant à elle depuis le XIe. Hugues de Saint-Victor qui avait été moine à Saint-Denis, très érudit, est un commentateur des Hiérarchies du Pseudo-Aréopagite et, en intellectuel majeur, il pose certaines bases de la scolastique. Maître ès disputatio, on le surnomme le « nouvel Augustin ». En outre, il théorise les sciences de la philosophie et modernise l’herméneutique avec son Didascalicon ou l’art de lire datant des environs de 1135. Son œuvre combinée à celle de Denys, à qui il prête grand intérêt pour les questions d’essence divine de la lumière, fait ressortir des concepts de symbolisme fort utiles à Suger. La faible nature de l’homme oblige à s’appuyer sur une imagerie qui l’élèvera spirituellement. Cette élévation, ascension de la hiérarchie céleste, c’est la recherche de la source lumineuse que réfléchit l’objet, précieux et somptueux comme il se doit.

Suger cherche l’aide, l’argumentation nécessaire contre saint Bernard, qui lui reproche le faste sensible de l’idéal clunisien, auprès de son « saint Martyr » :

« Ce n’est donc point inconvenant de déguiser les choses célestes sous le voile des plus méprisables emblèmes ; d’abord, parce que la matière, tirant son existence de celui qui est essentiellement beau, conserve dans l’ordonnance de ses parties quelques vestiges de la beauté intelligible; ensuite parce que ces vestiges mêmes nous peuvent ramener à la pureté des formes primitives, si nous sommes fidèles aux règles antérieurement tracées, c’est-à-dire, si nous distinguons en quel sens différent une même figure s’applique avec égale justesse aux choses spirituelles et aux choses sensibles. »

Néanmoins, la même source contente tout autant les positions cisterciennes et la recherche des forêts profondes où se couper du monde et où trouver les paysages d’une nature digne de contemplation car :

« Toutes choses donc offrent matière aux plus nobles contemplations ; et il est permis de présenter le monde purement spirituel sous l’enveloppe si peu assortie cependant du monde matériel, étant avéré d’ailleurs que ces formes vont au premier d’une tout autre manière qu’au second. » lit-on dans la Hiérarchie céleste.

Saint Bernard le conçoit pleinement lorsqu’il écrit à Henry de Murdäch (lettre CVI) :

« On apprend beaucoup plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseignent des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs, vous verrez par vous-même qu’on peut tirer du miel des pierres et de l’huile des rochers les plus durs ». Pour compléter son orientation définitivement clunisienne, Suger puise aussi naturellement dans les Écritures saintes. De déduction logique,

« si les coupes d’or, si les fioles d’or et les petits mortiers d’or servaient, selon la parole de Dieu et l’ordre du prophète, à recueillir le sang des boucs ou des veaux ou d’une génisse rousse : combien davantage pour recevoir le sang de Jésus-Christ, doit-on disposer les vases d’or, les pierres précieuses, et tout ce que l’on tient pour précieux dans la création …! »

Saint Paul s’adressant aux Hébreux (Épîtres, Hébreux, X), leur explique Le sacrifice de la nouvelle Alliance : « il est impossible que le sang de taureaux et de boucs enlève les péchés » mais en revanche, le sacrifice du Christ, le sang qu’il a versé pour l’humanité est le seul véritable holocauste, offert « une fois pour toute » pour la rémission des péchés. C’est pour cela que la venue du Messie abolit les anciens cultes au profit du nouveau, qui exécute le mystère de la Rédemption. Dès lors, pour Suger, comment concevoir autrement le fait que pour la perpétuation de l’eucharistie « les calices chrétiens devraient être plus somptueux que les fioles et les vases à libations des Juifs » (Erwin Panofsky) ?

Par ailleurs, on trouve dans le livre De la hiérarchie céleste, de la hiérarchie ecclésiastique certaines bases qui ont certainement influencé les développements de la philosophie politique de Suger, comme par exemple :

« Aussi le suprême et divin législateur a fait que notre sainte hiérarchie fût une sublime imitation des hiérarchies célestes; et il a symbolisé les armées invisibles sous des traits palpables et sous des formes composées, afin que, en rapport avec notre nature, ces institutions saintement figuratives révélassent jusqu’à la hauteur et à la pureté des types. »

La description des neuf chœurs angéliques et des liens de subordination des uns aux autres dans une harmonie fonctionnelle et la transposition au terrestre de ces relations entre les hommes consacrés, constitue une source à la pyramide féodale théorisée par Suger. Suivant le principe de cette hiérarchie céleste soutenant la hiérarchie terrestre, il était naturel pour Suger que l’abbaye de Saint-Denis, de par sa domination temporelle et spirituelle, basilique royale de surcroît, soit le principal agent de diffusion des lumières divine, intellectuelle, artistique, pour la Chrétienté. Suger se veut homme d’action et n’est pas disposé à réfléchir sur les questions théologiques, qui sont pourtant alors bouillonnantes. C’est pourquoi ses écrits ne servent que ses projets. Erwin Panowsky voit en lui un « proto-humaniste » quand il constate qu’il est instruit de toutes les sciences utiles selon le grand polymathe Leon Battista Alberti.

L’œuvre du Pseudo-Aréopagite, « la plus imposante construction mystique de la pensée chrétienne » (Georges Duby) allait s’imposer à la pierre et conduire son ordonnancement. Suger réunit tous les éléments concourant à l’émergence d’un art nouveau, rayonnant à partir de Paris, l’art intrinsèquement lié à la royauté, l’art de France.

Saint-Denis abbaye du premier gothique. Un abbé réformateur, genèse du projet.

Attaché à sa « mère » de substitution, le jeune Suger rapporte dans son Livre sur la consécration de Saint-Denis l’origine précoce de son ambition. Parlant de son œuvre de reconstruction de la basilique : « Cela je l’ai fait d’autant plus volontiers que, dès le temps où j’étais à l’école, j’avais eu le désir de le faire, si jamais j’en avais la possibilité. » Suger est un homme d’action, il est un constructeur politique, élaborant des systèmes. Sa qualité de « patron des arts » est l’autre aspect d’une même œuvre de vie publique. L’art assouvit le désir de concrétisation de l’affection qu’a Suger, bénédictin d’obédience clunisienne, de louer son Seigneur, Dieu Tout-Puissant. Son saint patron ne le justifie-t-il pas de la plus irréfutable des façons, de la plus sensée théologie mystique ?

Vol II à paraitre

Après avoir redressé de manière admirable la situation de l’abbaye de Saint-Denis, si la reconstruction matérielle de sa basilique consacrait l’action d’un abbé dévoué corps et âme, elle ne répondait pas moins à une nécessaire entreprise de réparation et à un besoin de gain d’espace.

En effet, Saint-Denis est devenu ce haut-lieu spirituel, à grand rayonnement culturel, ce troisième centre de la royauté où sont inhumés les souverains, après Paris, la capitale, et Reims, la ville du sacre. Elle attire des visiteurs de plus en plus nombreux – la sécurité des voyageurs sur les routes s’étant améliorée dans le contexte que l’on connaît –, venus y vénérer les reliques du saint patron du royaume, entre autres recueillements devant les restes de sommités chrétiennes enchâssés auprès de Denis de Paris. Cette foule est accrue lors de la foire annuelle du Lendit, l’une des plus importantes d’alors. L’aménagement de l’espace dédié au culte des reliques devait ainsi permettre l’accueil de ces pieux voyageurs. De plus, les moines devant également pouvoir dire chacun leur messe privée, l’ajout d’autels dans l’abbatiale entraînait donc de nouveaux aménagements. La déambulation des pèlerins et des fidèles à l’intérieur de la basilique nécessitait de ne pas perturber le bon déroulement des offices canoniaux et liturgiques et à plus forte raison la basilique devait être capable de contenir la foule des fidèles invités aux grandes fêtes et permettre la bonne marche des processions, sans cohue. Malgré l’antériorité de projets de rénovation de l’abbatiale, l’abbé doit convaincre son chapitre qui a des réserves et fait donc appel à sa mémoire :

« Souvent, soit les jours de fêtes, la basilique était si pleine que par toutes ses portes refluait le trop-plein des foules qui s’y rendaient, et non seulement ceux qui entraient n’entraient pas mais ceux qui étaient déjà entrés étaient refoulés par les précédents et obligés de sortir. […] personne parmi des milliers de gens ne pouvaient bouger un pied, tant ils étaient pressés les uns contre les autres ; on ne pouvait rien faire d’autre que de rester sur place, figé comme une statue de marbre ; seule ressource, pousser des hurlements. » écrit-il dans la Consécration de Saint-Denis.

Plus loin, il décrit les femmes « pitoyablement piétinées », poussant des cris « terribles, comme si elles accouchaient », ou même évoque les moines prenant la fuite par les fenêtres, emportant les reliques de la Passion qu’était pourtant venue adorer une foule alors en « colère » et « querelleuse ».

Suite aux admonestations de Bernard de Clairvaux, Suger a pris dès 1127 les mesures nécessaires pour détourner son établissement des agissements qui le faisaient considérer par l’âme cistercienne comme une « synagogue de Satan ». Erwin Panofsky ironise sur le fait qu’il resta en revanche bien un « atelier de Vulcain», et pour cause. Approuvés par la majorité des moines du chapitre, les travaux d’agrandissement et de reconstruction débutèrent dès 1135.

Mystique de la lumière, programme théologique de Suger.

Suger, maître d’ouvrage, a défini son programme. La théologie mystique du Pseudo-Denys en fournit l’élément essentiel, la lumière. L’abbé cherche à la faire pénétrer son abbatiale toute entière. Elle est un matériau dont l’agencement importe. Erwin Panofsky nous le rappelle, chez Denys, « toutes les choses visibles sont des « lumières matérielles » qui reflètent les lumières « intelligibles » ». Suger sanctionne cette relation à l’architecture du Caelesti Hierarchia, puisque Denys explique : « cette pierre ou ce morceau de bois est une lumière pour moi ; car j’aperçois qu’elle est bonne et belle ; qu’elle existe selon ses propres règles de proportion, qu’elle est définie par son nombre, par quoi elle est « une » chose  et bientôt, guidé par la raison, je suis mené au travers de toutes les choses jusqu’à cette cause de toutes choses qui leur confère lieu et ordre, nombre, espèce et genre, bonté, beauté et essence, ainsi que tous les autres dons et qualités. »

Suger a certainement dû réussir à communiquer son enthousiasme aux maîtres-d’œuvre par la pensée du Pseudo-Aréopagite. Voilà donc l’objectif premier : faire jouer à la lumière son rôle anagogique pour la méditation, analogique pour toucher les fidèles. Ils sont pleinement intégrés aux paramètres du projet. Il est vrai que, dans sa réforme, le père-abbé rétablit de façon plus rigoureuse la clôture de son monastère, mais en aucun cas l’abbatiale ne saurait exclure les laïcs, le peuple. L’abbé veut à l’inverse lui ouvrir ses portes et lui manifester la louange au Créateur qui y est célébrée, lui faire toucher la réalité de la grandeur du royaume, l’appeler à l’exalter. Suger exhume alors les reliques de la sombre crypte et veut les porter dans l’église-haute, où la lumière sera leur écrin. Elle fera resplendir les pierres des châsses et rejaillir la gloire des martyrs, surtout que l’abbé de Saint-Denis a prévu de placer dans ce sanctuaire une croix devant briller des pierres précieuses dont elle sera composée. Hélas, le jour de la consécration de la nouvelle basilique, elle ne sera pas prête, ce qui laissera le prélat empreint d’amertume.

Essentiellement, c’est à la célébration eucharistique que la lumière devait donner tout son sens. Le Christ « lumière des hommes », convoqué par le prêtre sur l’autel par le miracle de la transsubstantiation, est manifesté en présence par le rayonnement lumineux atteignant le sanctuaire – la lumière est un élément à part entière de la mise en scène par Suger des cérémonies liturgiques. La lumière est, en l’espèce, une seconde incarnation du Fils de Dieu, elle accompagne cette vision plus charnelle du Christ que ramènent d’Orient les Croisés. C’est pourquoi Suger n’adopte pas la position cistercienne de refus absolu du monde. Il se place dans l’ère du temps et répond aux attentes des croyants qui cherchent le soutien de ses prêtres, repères dans le bouleversement social du moment. Saint-Denis-en-France est bien le plus urbain des monastères et préfigure par l’action de son abbé, les mouvements qui feront s’ériger les cathédrales.

Dans sa conception clunisienne surpassée, les efforts acharnés de Suger de confectionner les objets les plus somptueux pour le culte divin travaillent autant à la satisfaction de lui-même qu’à offrir aux fidèles les moyens d’exalter leur foi, de rendre dignes aux yeux du Très-Haut les processions en son honneur et de Lui faire agréer le sacrifice de son Fils.

L’« art figuratif » que promeut Suger est aussi le moyen d’enseigner à l’homme ce qu’il ne peut lire dans les œuvres de théologie ou de mystique. Le moyen de lui révéler par les richesses de cet art, la royauté de Jésus-Christ et celle de son « lieu-tenant » en France.

Le vase d’Aliénor offert à l’abbé Suger

Une abbaye royale, l’ambition d’un abbé.

Il y a la ferme volonté pour Suger de rejoindre l’héritage de la grande période carolingienne et la légitimité qu’elle confère. Saint-Denis, la « maître abbaye » comme ses contemporains la nomment, est le centre nouveau et récent de la Chrétienté qui a translaté depuis le Saint-Empire. L’art est le moyen d’en acter la réalité. Des références architecturales parmi lesquelles l’abbé trouve matière à développer sa vision, il y a celles capables de relier l’œuvre des Capétiens à celle de leurs prédécesseurs. Georges Duby en décrit les modalités : « Suger va choisir d’associer à la formule carolingienne véritablement franque de son abbaye les formules aquitaines et bourguignonnes. » Il signale ainsi l’accroissement du royaume chéri et la participation des différents territoires à son processus d’intégration. Et lorsque les vassaux du souverain sont, à Saint-Denis, réunis, la « maître-abbaye » doit faire resplendir l’autorité du roi de France, sa supériorité par rapport à eux, et convenir à la solennité et l’importance des cérémonies qui s’y déroulent, qu’elles soient d’ordre militaire (réunion de l’ost) ou rituelles (dépôt des attributs royaux auprès des tombeaux). La réunion des entités territoriales dans le royaume de France, l’union de leurs peuples dans la nation naissante, Suger souhaite donc le célébrer aussi dans « son » Saint-Denis. Même si un empire n’a pas la même vocation qu’une nation, le souvenir carolingien que cultive Suger est particulièrement présent à Saint-Denis avec Charles le Chauve. Le roi (843-875) puis empereur (875-877) de la prestigieuse dynastie, en fut nommé abbé, en tant que laïc, en 867. Apparu à un moine de Saint-Denis après sa mort, ses restes seront mis dans un tombeau de la nécropole. L’abbaye fête avec pompe son anniversaire, comme celui de Dagobert Ier et Louis VI – Suger réclamera d’ailleurs une telle faveur du chapitre général. Charles II est une figure de la construction du royaume. Le clerc qui en forge l’âme souhaite faire de sa basilique un monument reflétant son intégrité dans le temps, et dans l’espace. Le rassemblement des artisans d’Aquitaine, du Midi, les champions du roman, avec ceux de « l’esthétique austrasienne*L’Austrasie (« royaume de l’Est ») était la partie nord-est de la France, issue du partage des fils de Clovis à la mort de ce dernier. » de la Bourgogne et de la Meuse, forme ainsi cette alliance des peuples de France.

Il y a, sur le point de l’héritage carolingien, une forte contradiction et un grand problème, entraînant une opposition des moines aux projets de Suger. Effectivement, après les travaux, rien ne devait subsister de la basilique carolingienne primitive qui était jusqu’alors restée intacte en sa structure. Et si le Christ l’avait consacrée, comment aurait-on osé cette construction par substitution ? Erwin Panofsky propose l’analogie suivante pour comprendre l’ampleur du projet, en terme de révolution architecturale : « C’est à peu près comme si un président des États-Unis avait fait reconstruire la Maison Blanche par Franck Lloyd Wright. » La diplomatie de Suger parvint cependant à remporter l’adhésion de la majorité des moines. L’unanimité n’était pas toujours de mise et il est fort probable qu’en pareil cas, l’abbé usa de son autorité pour mener à bien ses desseins, mais il dut céder lorsque l’opposition se révélait trop pressante. Cependant, elle ne concerna pas la nature des travaux en eux-mêmes, mais plutôt les modalités de leur exécution.

Si, à la tête d’une hiérarchie terrestre, Saint-Denis, nécropole des rois de France, est un lieu de l’auctoritas et doit dépasser les autres abbayes sur le plan politique, combien, à plus forte raison, doit-elle surpasser architecturalement tout ce que l’abbé a pu voir en Europe, qu’il a largement visité au cours de ses missions.

L’opus francigenum, création d’un art nouveau.

Le chantier de Saint-Denis, par les vœux de Suger, a réuni les œuvriers et artisans de tout le royaume, dans le but d’engager, par la mutualisation des meilleurs savoirs-faire, une émulation technique et artistique propice à l’innovation. Il s’agissait ainsi de reproduire pour l’abbatiale, mais selon des schémas nouveaux, améliorés selon Suger, des éléments architecturaux qui avaient retenu l’attention de l’esthète au cours de ses voyages, et qui constituaient déjà pour la plupart des innovations développées dans l’esthétique romane. Dans le contexte de réforme grégorienne, Suger a pu constater en matière architecturale les implications relatives au courant plus spécifique de « Renaissance paléochrétienne » lors de ses séjours en Italie. C’est l’esprit de la chrétienté primitive qui influence le schéma de la partie de la nouvelle abbatiale, accueillant les reliques des martyrs de Saint-Denis exhibées hors de la crypte. En plus de signifier une volonté de puiser aux sources un esprit apostolique, ce courant est également d’inspiration constantinienne. En effet le moine de Saint-Denis a été marqué par les réalisations de Didier, emblématique abbé du Mont-Cassin, le monastère fondé par saint Benoît et dont il commanda la reconstruction. Devenu pape en 1086 sous le nom de Victor III à la suite de Grégoire VII, Didier poursuit l’effort de réforme de son prédécesseur. Le Mont-Cassin en devient un puissant relais de par son réseau. La nouvelle abbatiale, commencée en 1066, est identifiée par des historiens tel Alain Erlande-Brandenburg, comme une référence pour de nombreux projets du Nord de l’Italie, jusqu’à Rome. Suger en rapporte quelques conceptions dans le Nord de la France, comme d’autres maître-d’ouvrages de sa région. La différence tient au fait que l’abbé « patron des arts », maître d’ouvrage autant que maître d’œuvre, a su orchestrer la production de ses architectes, maçons, sculpteurs, menuisiers, orfèvres, maîtres verriers et diriger leurs talents, coordonner la diversité de leurs conceptions respectives, dans le sens d’une œuvre de théologie, d’une démarche spirituelle. Où l’on peut déceler la vanité de Suger, c’est dans la soigneuse omission du nom des architectes dans son De consecratione.

Ainsi, technique constructive et motifs architecturaux devaient se combiner pour réaliser le programme théologique élaboré d’après le Pseudo-Aréopagite. C’est en cela que l’on détermine Saint-Denis comme une des premières constructions dites gothiques. Cependant, en eux-mêmes, considérés séparément, les éléments architecturaux, et notamment les voûtes d’ogives, ne sont pas inventés à Saint-Denis, ils sont bien antérieurs.

L’architecture gothique, caractéristiques du modèle de Saint-Denis.

La basilique royale, réemployant des moyens constructifs existants, est cependant le lieu où, utilisés aux fins de Suger, ils deviennent les composantes essentielles du style gothique où alors, il naît. C’est à partir de 1130 qu’il apparaît donc à Saint-Denis mais aussi à Sens, dans la cathédrale de l’évêque Henri Sanglier, dans une forme toutefois moins significative. Il s’agit d’en repérer les caractéristiques. La voûte d’ogives en est une mais cette solution constructive n’est pas l’essence de l’art nouveau de Saint-Denis. Le style provient de l’exploitation de ses possibilités, en terme d’éclairement par l’allègement des murs réduits à la fonction de paroi par les piliers supportant les voûtes, et donc leur percement lumineux. La nouveauté tient aussi dans l’espace intérieur, rythmé, articulant les différentes parties dans une recherche d’unité. Saint-Denis-en-France offre l’exemple le plus abouti et, considérant les nombreuses années qu’il fallut attendre avant de trouver d’autres réalisations aussi innovantes et se plaçant dans cet héritage dionysien, il constitue une œuvre d’avant-garde.

La rose intégrée au milieu de la façade, est un motif connu et développé dans le roman, trouvant une origine dans l’oculus antique, Suger en a eu l’inspiration lors de ses nombreux voyages (sans doute s’agissait-il de la rose du transept nord de Saint-Étienne de Beauvais), pour autant, c’est pour la première fois, à Saint-Denis, qu’il lui fut donné une place aussi importante, initiant de formidables prolongements sur toutes les périodes du gothique. La façade harmonique de la basilique royale, première adoptée en Île-de-France, en deviendra le modèle pour toutes les cathédrales.

Sur cette façade, signant son œuvre et dépassant le cadre de son Liber de consecratione, le Sugerius Abas a fait inscrire :

  • « À l’honneur de l’Eglise qui l’a nourri et exalté, Suger à travailé.
  • Te rendant ce qui te revenait, à toi, Saint-Denis martyr.
  • Il prie que ta prière lui obtienne part au Paradis.
  • C’était l’an du Verbe mil cent quarante quand ele fut consacrée. »
Vol II à paraitre, non vendu séparément

voir ici

au sommaire : traditions juives,  les techniques visionnaires,introduction des mathématiques arabes,  l’Abbé Suger et son rôle dans la naissance du gothique, l’esprit du Temple, invention de l’équerre angulaire, tout est une affaire d’angle et de triangulation … etc

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