
La légende du cheval Bayard figure dans l’une des plus précieuses chansons de Gestes : Renaud de Montauban (ou les Quatre Fils Aymon), ainsi que dans un autre texte, Maugis d’Aigremont. C’est, apprenons-nous, «un cheval entièrement fée… dont on n’a jamais vu le pareil dans aucun bourg ni aucune cité». Il est né d’un dragon, dans l’île de Bocan, et le dragon l’a longtemps gardé dans un roc à pic. Nous retrouvons ainsi l’Ile Sainte, la hauteur sacrée, le monde souterrain ou la «gorge», et la paternité du dragon. L’île de Bocan, explique en outre la fée Oriande, est celle d’où vient le soufre, mais le cheval Bayart se trouve dans une partie de l’île où «le feu ne peut habiter». S’appuyant sur ce texte, H. Dontenville identifie Bocan avec Volcano, l’une des Lipari, près de la route maritime d’Orient. Il est possible, en fait, que la tradition relative à l’Ile primordiale se soit reportée, à la suite des Croisades, sur un îlot méditerranéen. Mais il est infiniment probable que la conception sous-jacente vise le premier foyer de la radiance, situé «aux sources de l’Océan», l’Ile du feu-lumière, la Terre pure où le premier Grand Ogre a engendré la Gorgone, et où celle-ci, grâce à son «meurtre», a enfanté Pégase.
Quoi qu’il en soit, le cheval Bayart «entendait parole, comme si ce fût un homme». Il avait, en outre, le pouvoir de se nourrir de rien. Quand les autres bêtes devenaient décharnées, lui, à ne ronger que des racines, était gros et gras.
Seul, comme il va de soi, un être exceptionnel a pu le conquérir. Cet être est Maugis, un initié de haut vol, dont la fée Oriande est la Dame, et que l’on voit se promener avec celle-ci au bord de la mer. Une grande lutte s’est engagée à la suite de laquelle Bayart, reconnaissant la puissance de Maugis, s’est agenouillé devant lui; Maugis lui a sauté sur le dos. —Maugis est connu dans la toponymie française (Boissy-Maugis et Maison-Maugis dans l’Orne; Villemaugis en Seine-et-Marne; ferme Maugis dans l’Aube, etc…), beaucoup moins toutefois que Bayart (si l’on trouve des pas Bayart, des Monts Bayard, des hameaux Bayart, des Roches Bayard, une Roque bayard, devenue Roquebaignard, des moulins Bayart, des moulins Béart ou Béard, des îles Béhuard, Béard, etc…, etc…); dans de nombreux cas, il est possible, comme le suggère H. Dontenville, que Belen soit intervenu concurremment avec le cheval Bayart (Montbéliard, creux Billard, etc…) Cette présence, dans la topographie, d’un cheval, et du magicien qui l’a dompté, est un indice supplémentaire du caractère sacré attribué, par nos pères, à l’équidé, sous l’influence des rites initiatiques. Ce caractère était tel, en l’occurrence, qu’un texte du XVème siècle n’hésite pas à montrer Bayart rapportant de Jérusalem, sur son dos, dans un coffret, les saintes reliques, et, par surcroît, à faire élire pape, par un conclave, Maugis, devenu ermite (c’est-à-dire retiré dans le monde souterrain, ou dans une solitude qui en est l’équivalent).

Quand Renaud de Montauban est persécuté par Charlemagne — persécution inexplicable, qui a toute chance, en définitive d’être, comme celle d’Eurysthée, à l’égard d’Heraklès, un procédé pour obliger le héros à développer jusqu’à l’extrême limite sa force intérieure et ses qualifications initiatiques – il a heureusement pour lui le cheval Bayart et Maugis. C’est le cheval merveilleux qui l’emporte, avec ses trois frères, loin de Paris; et pour que les quatre fils du duc Aymon trouvent place sur son dos, Bayart allonge sa croupe. Nous retombons ainsi sur l’équidé-construction initiatique. — Ce passage du cheval-animal à l’homme-cheval et au cheval-machine rituelle n’est, cela va sans dire, jamais signalé. Dans la chanson de geste, comme dans la liturgie initiatique, il y a toujours identité d’essence entre ces êtres ou ces choses disparates : l’aspect phénoménal ne comptant pas, seule est prise en considération l’unité de substance dynamique; c’est elle qui entraîne l’unité de désignation.

Pourquoi les fils du duc Aymon sont-ils au nombre de quatre (les célèbres quatre Fils Aymon) ? Est-ce une simple rencontre ? Il se peut. N’oublions point toutefois que le chiffre quatre se réfère en ethnologie à la division quadripartite du groupe social (d’après les quatre régions de l’espace) et que l’Ile Sacrée, au 25ème siècle avant notre ère, était notoire jusqu’en Chine comme Ile des Quatre Maîtres. Nous pouvons fort bien avoir affaire à une survivance d’ordre religieux et social, les quatre fils désignant les représentants initiatiques des quatre sous-groupes d’une petite collectivité, dont Aymon était le foyer central. Dans un sens analogue, nous le verrons, le corps de Gargantua s’étendait sur quatre communes.
Quoi qu’il en soit, les quatre fils, obligés de fuir Paris, se réfugient auprès de leur mère, Aye, à Dordone (quelque part en basse Dordogne). De là ils reviennent dans la forêt d’Ardenne, où ils subissent de pénibles épreuves. Ce séjour dans la vieille et impénétrable forêt, où, en tant de lieux, subsistaient des fées et des Diables géants, n’était rien d’autre alors qu’un temps de réclusion dans le monde souterrain.
Revenus, exténués, dans le Midi, les quatre héros offrent leurs services à Hon ou Huon de Bordeaux (centre d’une autre chanson de geste), et vont combattre les Sarrasins en Galice. Nous retombons par là sur une autre donnée, courante à l’époque, et que nous avons déjà rencontrée dans Les Racines Sacrées de Paris : nous la retrouverons en parlant de Belen (Rabelais).
De retour chez eux, Renaud et ses frères apprennent qu’une grande course de chevaux est organisée à Paris; Charlemagne voudrait, pour son neveu Roland, une monture supérieure à Bayart. — Ici encore, ne perdons pas de vue que les courses de chevaux furent, durant des siècles, des épreuves initiatiques. Ce caractère ne laisse pas que de transparaître dans le dessein de Charlemagne.
de couleur baie …
Les quatre frères, d’accord avec Maugis, décident que Bayart prendra part à la course; il ne sera pas dit qu’un autre l’emporte. Toutefois, pour qu’il ne soit point reconnu, il faut le camoufler. Maugis s’y emploie, près de Montlhéry. Il cueille une certaine herbe, qu’il écrase dans de l’eau et du vin. Avec ce liquide, il teint Bayart. Celui-ci, qui, son nom l’indique, était jusqu’alors de couleur baie, devint blanc «comme une fleur d’été».

Un petit problème se pose : pourquoi Bayart n’est-il pas né blanc ? Pourquoi fut-il, et reste-t-il, d’après son nom, le cheval rouge ? Pour comprendre ce point, il suffit, croyons-nous, de noter que l’homme-cheval fut très souvent, un Grand-Chasseur. Or la couleur essentielle de ce dernier personnage fut, par excellence, le rouge, couleur de la vie sans fin, qui se mêle en général au noir, couleur de la mort initiatique (cette mort devant être au préalable infligée par le Grand Veneur comme condition de l’existence impérissable).
La troisième des couleurs initiatiques fondamentales, le blanc, exprime, elle, d’une manière plus précise, l’intégration dans la radiance dynamique; elle fait de l’initié un habitant du cosmos lumineux, un être divin, (c’est-à-dire, par comparaison avec l’univers des apparences, un être fantômal ou spectral). — Le jaune et l’or, compléta souvent le blanc pour traduire cette incorporation totale au monde de clarté, dont le soleil fut à la longue considéré comme la plus directe manifestation dans le domaine physique.
En donnant à Bayart la couleur blanche, Maugis achevait donc de l’introduire dans le royaume de l’immortalité. Il marquait son rang de dieu. Il serait sûrement faux, dès lors, de voir, dans le camouflage du cheval-fée, un simple artifice destiné à tromper Charlemagne. La signification sous-jacente de l’épisode est beaucoup plus profonde, et bien plus glorieuse pour le coursier né dans l’île du feu.
Bayart, cela va sans dire, gagne la course. Charlemagne n’a de soupçons qu’ensuite, quand les quatre frères sont repartis. Il réussit toutefois à les attirer, sans Bayart, dans un guet-apens. Réfugiés sous une roche (encore le monde souterrain), ils se défendent à coups de pierres (il était inévitable qu’intervînt ce vieux rite de la lithobolie). Maugis, fort heureusement, arrive, avec le cheval surnaturel, et les dégage.
Différentes péripéties se déroulent ensuite, par exemple le duel de Roland et de Renaud (ce serait ici le lieu de décrire les épées merveilleuses des deux adversaires : la Durandal du premier et la Flamberge du second; l’une et l’autre tiennent, à maints égards, de l’épée d’or, tout comme Bayart tient de Pégase, dont il est la folklorisation). Au cours d’une autre scène, l’un des frères de Renaud, Richard, est sur le point d’être pendu, mais le cheval-fée le sauve in extremis. Plus loin Charlemagne et Renaud se trouvent brusquement face à face dans une mêlée. L’instant est pathétique. Puis Maugis est fait prisonnier. Mais, grâce à ses pouvoirs surhumains, il se délivre lui-même, et emmène jusqu’à Montauban, résidence de Renaud, l’empereur endormi. Celui-ci, en s’éveillant, voit près de lui le jeune preux qui s’agenouille, lui demande la paix, et lui rend la liberté.

Nullement touché par ce geste magnanime, le souverain s’empresse de venir mettre le siège devant Montauban. La famine règne bientôt dans la ville. Tous les chevaux sont mis à mort, sauf Bayart. Malgré toutes les supplications, Renaud ne peut se résoudre à tuer son précieux compagnon.

En fin de compte, les choses s’arrangent, Maugis devient ermite (en d’autres termes, il regagne le monde souterrain). Charlemagne promet de faire chevaliers les deux fils de Renaud. Bayart seul est sacrifié : l’empereur exige, en effet, qu’il lui soit remis. Mais, comme de juste, ce malheur ne va servir qu’à mettre plus vigoureusement en relief les prestigieux pouvoirs du cheval divin; jeté dans l’eau, une meule au cou, au pont de Meuse, Bayart brise la meule, et, après avoir traversé la rivière à la nage, va se perdre dans la forêt d’Ardenne. Il erre là, solitaire. Chaque année, lors de la St Jean, on l’entend saluer de ses hennissements la radiance éternelle dont le soleil est l’ostensoir.
L’on ne saurait, de toute évidence, douter d’avoir affaire à une bête transcendante, de même source que Pégase, de même provenance, également qu’Arion, qui est, nous l’avons dit, le pendant hellénique parfait du cheval-fée français. L’étroit apparentement au dragon se marque d’ailleurs au fait que Bayart a longtemps figuré dans les processions du géant (en Flandre, en Brabant, et en Hainaut); assez souvent, il portait en croupe les quatre fils Aymon; une housse, jetée sur sa vaste carcasse, cachait le secret de ses mouvements. Sans doute s’était-il réconcilié avec Charlemagne, car l’empereur paradait, en certaines villes, devant lui. Ces cortèges donnaient leur sens exact, leur sens initiatique, aux indications des légendes; et ceux qui savaient interpréter encore ces vestiges d’un très vieux rituel pouvaient entendre la manière dont s’était accomplie, en un temps reculé, la surhumanisation de l’homme. Même de nos jours, les processions du dragon et du géant, là où elles perpétuent une coutume ancienne, apportent mainte révélation sur la grandeur du passé.
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