Amfortas le roi Méhaigné

Amfortas se nomme t-il ainsi parce qu’il souffre d’un « infirmitas » où parce qu’il est une « âme forte »?

Au Moyen-Âge un homme blessé ou mutilé était dit « mahaigné » ou qu’il avait été « mahané » voire « maganié », s’il s’agissait d’une œuvre de sorcellerie comme « nouer l’aiguillette » (maga est le nom latin de la sorcière par opposition à magus, le mage. Amfortas est devenu le « Roi pêcheur »: comme il ne se déplace qu’avec grand peine, il reste dans sa barque…

Le rideau s’ouvre sur une clairière dans le domaine du Graal. Le Saint Graal est ce vase sacré dans lequel le Sauveur but lors de la Cène et contenant son Sang répandu sur la Croix où il fut recueilli par des anges, puis confié par eux à la garde d’un pieux héros, Titurel, afin qu’il soit vénéré par des moines courageux et chastes comme lui, à qui il donne la force surnaturelle en se multipliant par la transformation du pain et du vin dans la communion de défendre et de porter la foi dans le monde. En même temps que le Saint Graal lui fut également confiée une autre relique précieuse : la lance qui perça le flanc divin.

Mais un nommé Klingsor qui aspirait à l’honneur (sans en avoir la vocation) d’appartenir à cette sainte confrérie et qui ne parvenait pas à remplir la nécessaire condition de chasteté, se mutila lui-même pour y arriver et fut, pour cette raison, rejeté par Titurel. Afin de se venger et de s’approprier par la force le Saint Graal et la lance qu’il n’avait pu obtenir par la vertu, il entreprit de perdre, en les attirant eux aussi dans son propre péché, tous les moines-chevaliers, ainsi que leur chef, Amfortas qui avait succédé à Titurel affaibli par le poids des années. Il construisit à cet effet non loin du château du Graal un jardin magnifique peuplé de femmes séduisantes, dans lequel, les uns après les autres, une grande partie des gardiens du Graal se firent attirer puis ensorceler par elles dans les ivresses de la luxure. Tant et si bien qu’un beau jour, leur chef Amfortas, n’en pouvant plus de voir sa communauté disparaître ainsi peu à peu, décida de partir lui-même armé de la sainte lance pour le jardin magique dans le but d’en finir avec ce Klingsor que son père Titurel avait autrefois rejeté avec dégoût. Mais ce Klingsor était beaucoup plus fort qu’il ne l’avait envisagé. Sa chasteté forcée lui donnait pour accomplir le mal autant de puissance qu’une chasteté librement assumée en donnait aux autres religieux pour faire le bien. Il était parvenu à se rendre maître, grâce à cette force, d’une femme extraordinairement séduisante, sorte de réincarnation d’Hérodias et de Marie-Madeleine, aspirant elle-même à la délivrance de ses fautes et attendant cette grâce d’un être qui, enfin, saurait résister à ses charmes.

Kundry

Cette femme, nommée Kundry dans sa vie actuelle et qui, autrefois dans une vie antérieure, avait croisé sur son chemin le Christ montant au Calvaire chargé de sa croix et qui avait ri de Lui et porté douloureusement le souvenir du regard qu’il lui avait adressé alors, fut placée par Klingsor dans le jardin magique dans le but de séduire Amfortas et de s’emparer de la lance, première étape dans la conquête du Graal. Cette femme, géniale personnification de l’éternel féminin à la fois Eve et Marie, ne cesse de passer d’un camp à l’autre en quête de cet amour absolu qu’elle avait entrevu autrefois dans le regard du Christ. Chez Klingsor, elle séduit les chevaliers ; dans le domaine du Graal, d’autre part, elle les sert pour expier et réparer le mal qu’elle leur cause au service de l’ennemi. Donc, Amfortas, le présomptueux, armé de la lance sacrée, n’eut pas plus tôt rencontré l’ensorcelante Kundry qu’il succomba à son tour; son ennemi s’empara de la lance, il lui infligea au flanc une blessure inguérissable avec laquelle il regagna à grand peine le domaine du Graal. Là, malgré tous les baumes et les onguents, il ne parvint jamais à se remettre de son mal et il ne cessait d’implorer le Ciel pour sa guérison. Le plus terrible pour lui venait du fait qu’étant grand prêtre du Graal, lui seul pouvait officier et découvrir la sainte relique, source de vie et de force pour toute la communauté, et que cette monstrance sublime lui infligeait du fait de sa faute des tortures atroces, faisant saigner sa blessure plus que jamais et anéantissant ses dernières forces. Un jour cependant qu’il suppliait le Ciel en proie au désespoir le plus total, il entendit une voix céleste qui lui adressa cette promesse mystérieuse : « La pitié instruit le pur, l’innocent; sache attendre celui que j’ai choisi. ».

Schloss Neuschwanstein, Sängersaa Parzival vom Burgwächter verhöhnt’, ‘Parzival von Frauen bedient’ und ‘Parzivals Traum’

Pensant que cette délivrance annoncée n’était autre que la mort, il se résigna à l’attendre en priant qu’elle ne tarde pas trop. C’est alors qu’un beau jour fit irruption dans la forêt du Graal un jeune chasseur à moitié sauvage dont les chevaliers s’emparèrent au moment où il venait de tuer un cygne d’une flèche en plein cœur. Violemment réprimandé pour cet acte cruel sur une bête innocente dont on lui fait remarquer le dernier et douloureux regard, il est saisi de remords et brise son arc. On l’interroge sur sa provenance, son nom, son but -il ne sait rien. A tout hasard, songeant à la promesse qui mentionnait un pur fol innocent, le prieur des moines, nommé Gurnemanz, décide de l’emmener dans le temple du Graal afin de lui faire assister à l’office saint présidé par Amfortas. Le jeune chasseur, planté dans un coin de l’église, contemple donc le grand-prêtre agonisant de douleur devant le Saint Graal qui répand sa bénédiction ineffable sur toute l’assemblée; il assiste à la consécration du pain et du vin, puis à la communion à laquelle, malgré l’invitation qui lui est faite, il ne participe pas. Il demeure perdu dans sa contemplation, tandis que le temple se vide peu à peu et finalement il se voit expulsé sans ménagement par un Gurnemanz convaincu de s’être trompé d’avoir attendu quoi que ce soit de bon d’un pareil individu. Mais peu de temps après, curieusement, nous retrouvons notre jeune écervelé se frayant péniblement un chemin en plein milieu d’un parterre de jeunes filles séduisantes et folâtres qui tentent sans grand succès de l’attirer dans leurs bras.

Nous nous rendons compte qu’au sortir du Graal, le jeune garçon est venu se perdre dans le jardin maléfique de Klingsor. Croyant naïvement dans son innocence que ces filles cherchent à jouer, il batifole quelque peu avec elles mais s’en lasse vite et s’apprête à poursuivre son chemin lorsqu’une voix d’une irrésistible beauté s’adresse à lui en disant : « Parsifal ! » A quoi le jeune garçon étonné répond: « Est-ce moi que tu as appelé, moi qui n’ai pas de nom? » Kundry, car c’est elle bien sûr, Kundry, la carte maîtresse de Klingsor qui sait, lui, que Parsifal est bien le rédempteur annoncé par la prophétie et qui veut en finir le plus vite possible avec lui ; Kundry qui cherche désespérément à se libérer de sa propre malédiction d’avoir ri autrefois du Sauveur souffrant et qui croit qu’elle ne pourra le faire qu’en se faisant aimer totalement d’un être pur et innocent comme l’était le Sauveur dont le souvenir l’obsède, entreprend de séduire ce Parsifal simple et transparent qui l’attire irrésistiblement. Elle déploie pour l’émouvoir l’arsenal complet de la psychologie féminine éternelle allant jusqu’à évoquer le tendre souvenir de sa mère qui mourut de douleur lorsqu’il la quitta brutalement autrefois pour parcourir le monde à la recherche d’un idéal plus rêvé qu’entrevu. Enfin, jugeant le jouvenceau à sa merci, elle l’embrasse sur les lèvres avec un mélange de tendresse et de passion que seule la musique de Wagner au mieux de son inspiration est capable de décrire. C’est alors qu’au moment où toute l’assistance au bord extrême du vertige s’apprête à sombrer délicieusement après Amfortas et avec Parsifal dans les abîmes de la chute fatale autant qu’inéluctable, c’est alors donc que se produit soudain avec la force d’un coup de tonnerre le plus grand coup de théâtre de toute l’histoire de l’art, lyrique ou non : Parsifal rejette brutalement la séductrice, se redresse et se précipite loin d’elle en criant de toutes ses forces : « Amfortas – la blessure !- la blessure ! -elle brûle dans mon cœur- oh, plainte, plainte, terrible plainte, j’ai vu saigner la plaie. Voilà qu’elle saigne en moi maintenant ! ».

Extraordinaire divination inspirée par la grâce, unie à la pureté. Comme le dit Wagner mieux que quiconque dans une lettre à Louis II qui lui demandait le sens de cette réaction inattendue : « Le baiser qui fait succomber Amfortas au péché éveille en Parsifal qui lui est innocent la conscience de la faute commise par le malheureux dont il n’a auparavant ressenti que confusément la plainte désolée. La cause du péché d’Amfortas lui apparaît en toute clarté à travers son propre sentiment de la compassion. C’est avec la rapidité de l’éclair qu’il reconnaît le poison. Ainsi le savoir de Parsifal est plus grand que celui de toute la chevalerie de Graal qui a toujours pensé qu’Amfortas ne souffrait que de la blessure infligée par la lance. ».

Devant Kundry stupéfaite, Parsifal poursuit : « J’entends la plainte du Sauveur, hélas, pleurant la profanation de la sainte relique. Sauve-moi, enlève-moi de mains impies ! Ainsi résonnait dans mon âme, terrible, puissante, la plainte divine (…) Ce regard, je le reconnais bien, ainsi ton bras a enlacé son cou et tendrement ta joue l’a caressé. Un baiser de ta bouche lui a ravi le salut de son âme. Ah, ce baiser ! Corruptrice, loin de moi ! A jamais, à jamais loin de moi ! ».

A quoi Kundry répond : « Si tu es rédempteur, quel pouvoir méchant t’interdit de t’unir à moi pour mon salut (…) Une heure seulement m’unir à toi, qu’en toi je sois absoute et sauvée! » Parsifal : « Le baume qui guérit ta peine vient d’autre source que ton mal. ». C’est alors que, folle de rage, Kundry fait appel à Klingsor et à sa lance, mais en vain, car le mécanisme qui avait si bien fonctionné pour Amfortas pécheur, à savoir : péché = blessure = perte de la lance du Graal, se retourne contre son auteur avec un innocent où vertu = guérison = récupération de l’arme sainte. L’épieu sacré lancé par Klingsor s’arrête au-dessus de Parsifal. Celui-ci le saisit et trace avec lui dans les airs un vaste signe de croix qui fait aussitôt disparaître en fumée le jardin enchanté, le château et Klingsor lui-même. Parsifal porteur de la lance se retire adressant à Kundry ces simples mots : « Tu sais où tu pourras me retrouver. ».

C’est, en effet, le jour du Vendredi saint, dans la clairière du domaine du Graal où Parsifal est retourné après bien des errances, qu’elle le retrouve enfin en compagnie du vieux Gurnemanz qui lui raconte la détresse totale de la communauté du Graal depuis qu’Amfortas, à bout de souffrances, ne peut plus célébrer le saint mystère qui autrefois leur dispensait la force d’accomplir leur tâche. Ayant reconnu avec un transport de joie la sainte lance perdue autrefois, il réalise que celui qu’il avait chassé jadis d’une manière aussi irréfléchie venait de tout sauver et d’accomplir la mystérieuse prophétie. Kundry, à genoux aux pieds de Parsifal, lui lave les pieds et les essuie de ses cheveux, telle Marie-Madeleine autrefois avec le Christ.

Elle ne prononce plus qu’une seule parole à deux reprises pendant toute cette dernière partie de l’œuvre : « Servir, servir. ». Puis Parsifal réclame aussi de Gurnemanz la purification de son âme et celui-ci le baptise ; enfin, avec l’huile sainte, il le consacre roi du Graal. Parsifal, à son tour, baptise Kundry et la baise doucement sur le front. C’est alors que s’épanche de toute part une musique céleste en cette radieuse matinée du Vendredi saint qui visualise, si l’on peut dire, par des sons, l’effet miraculeux de la grâce rédemptrice sur toute la nature qui se met à reverdir et à fleurir avec une ineffable innocence. Enfin tous trois se rendent dans le temple du Graal, tandis que les moines-chevaliers tentent une dernière fois de persuader avec colère leur pauvre roi déchu d’accomplir son office qui les régénère en le torturant. Parsifal, portant la lance, se dirige vers Amfortas qui a déchiré sa tunique découvrant sa blessure sanglante pour tenter d’apitoyer ses frères ; il la touche légèrement avec la pointe qui autrefois la provoqua et l’affreuse bouche de douleur se referme tandis qu’Amfortas tombe à ses pieds, le visage illuminé de reconnaissance. Parsifal monte à l’autel, découvre le Graal qui rougeoie en répandant sur toute l’assemblée une lumière qui n’est plus de ce monde. L’impression sur les spectateurs de cette dernière scène est celle d’une communion universelle de tous les hommes dans l’amour rédempteur du Christ.

à paraitre en septembre 2026 (1ère quinzaine)

 

 


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