Dante Alighieri et les fedeli d’amour

Béatrice conduisant Dante au travers des cercles
  L’initiation de Dante

C’est dans le chapitre XVIII de la Vita Nova, que Dante franchit cette étape cruciale. Alors qu’un groupe de jeunes filles, mené par Jeanne Primavera, lui demande pourquoi il aime Béatrice alors qu’il s’effondre à sa vue et la fuit depuis qu’elle a répondu à son salut par le dédain, Dante répond : « Mes dames, la fin de mon amour a été naguère le salut de cette dame de qui peut-être vous voulez parler, et c’est en lui que résidait ma béatitude laquelle était la fin de tous mes désirs. Mais depuis qu’il lui a plu de me le refuser, mon seigneur Amour, grâces lui soient rendues, a placé toute ma béatitude en ce qui ne me peut m’être ôté ». Jeanne et ses amies se concertent et finalement lui demandent de préciser d’où il tire cette béatitude. Dante réplique, avec son orgueil habituel et le plus naturellement du monde : « Dans les paroles qui louent ma dame ». Mais Jeanne lui dit : « Si cela était vrai, les vers en lesquels tu as dépeints ton état, tu les aurais tournés d’une toute autre manière ». Alors Dante repart, dépité, demeurant plusieurs jours anxieux et excité jusqu’à trouver, dans le chant suivant, les vers qui feront trembler les gens d’amour…

Les fidèles d’amour et l’ordre du Temple

L’Ordre des Fidèles d’Amour est une société secrète de gens de lettres à laquelle appartenait Dante et au sein de laquelle Guido Cavalcanti apparaissait comme un maître. Il se situe à l’intersection creusée de deux cultures : l’une, provençale, est la longue lignée des troubadours et trouvères que Cavalcanti et Dante achèvent ou parachèvent ; l’autre, qui la macule d’une mystique nouvelle, est celle des soufis. La poésie des soufis a rencontré l’Occident à travers les croisades. Dans la quête des chevaliers chrétiens appartenant à l’Ordre du Temple, un écho a retenti, et derrière l’hostilité historique apparente, une rencontre invisible porta la parole d’Ibn’ Arabi, comme la pensée d’Averroès, et le caractère des âshiq, à l’Occident. Les Fidèles d’Amour sont apparus aux yeux de soufis ultérieurs comme une variante inattendue et florentine des Shadhiliyya quant à la voie privilégiée (mêlant amour et poésie) et jusqu’au symbolisme commun des systèmes (tournant – c’est le cas de le dire – autour du mystérieux nombre neuf).

Initiation

L’initiation des Fidèles d’Amour commençait avant leur entrée dans cette petite société : il s’agissait de l’expérience amoureuse elle-même, vécue alors comme une mystique à part entière, abolissant éventuellement, invisiblement, la chrétienne. « L’amour est une religion dont le dieu est faillible » dira avec élégance Borges. Tomber amoureux (et si possible d’une jolie jeune fille, d’une « jouvencelle ») était la clé qui ouvrait la porte énigmatique du cœur. Des troubadours jusqu’aux Beatles, l’amour, à chaque fois qu’il s’agira de le consacrer dans l’idiome naturel, dans la scansion produite par un langage familier qui se rend étranger à  lui-même à mesure qu’il avance dans l’amour, pourra porter ce double sens : celui d’une sacralisation de l’immanence comme d’une destitution des privilèges de la transcendance. L’autre monde est dans ce monde, vécu comme un miroir à double sens, et c’est l’amour qui est la clé du voyage, l’amour qui permet de raccrocher le temps qui bifurque dans les deux sens et de matérialiser l’Aïon dans un corps. La deuxième étape était d’échouer dans son entreprise galante, en vue de conserver la tension érotique sans la satisfaire (proche en cela de l’extase masochiste ou des pratiques taoïstes). La troisième commençait avec la familiarité à la poésie, l’acquisition d’une pratique langagière qui se calque sur le sentiment amoureux : un style passionnel qui fasse prélude au sens de la vie.

Comme on peut aisément le comprendre, la moitié des adolescents (garçons et filles) de l’histoire de l’humanité ont les prétentions suffisantes à devenir des Fidèles d’Amour. A la différence du Paradis chrétien (que Dante visitera), beaucoup d’élus. Mais c’est lorsque la poésie rentre en jeu que la plupart des élus manquent à l’appel et se retirent. Car la poésie, telle qu’elle est pratiquée par Dante Alighieri, Cino da Pistoia, Lapo Gianni, Gianni Alfani, Dino Frescobaldi ou Guido Cavalcanti, demande un effort intellectuel, une rigueur théorique qui va de pair avec l’invention d’un style où faire couler la pensée. La recherche est celle d’une perfection formelle où sens et son arrivent à leur apogée, le tour, à la fois mystérieux et magique, où mélopée, phanopée et logopée atteignent, dans une parole douce et à voix basse, leur acmé. (…)

Dante et l’ordre du Temple

En 1318, Dante termine la Divine Comédie où il fait allusion à plusieurs reprises aux Templiers, à leur martyr et à leur résurgence. Par exemple, dans le Paradis (Chant XXX), Béatrice, dans l’Empyrée, est entourée et protégée par « une assemblée de blancs manteaux » qui ne sont autres que les chevaliers du Temple, reconnaissables à leur prestigieux manteau blanc frappé d’une croix pattée rouge sur l’épaule. Toujours dans les ultimes cercles du Paradis, si Dante choisit Saint Bernard comme guide (Chant XXXII), c’est en raison des rapports étroits de l’abbé de Clairvaux avec l’Ordre du Temple ; en effet, c’est en 1128, dix ans environ après sa fondation, que cet Ordre reçut sa règle au concile de Troyes, et c’est Bernard qui, en qualité de secrétaire du concile, fut chargé de la rédiger – il n’en acheva la rédaction définitive qu’en 1131 , St Bernard commenta ensuite cette règle dans le traité De laude novae militiae, où il exposa en termes d’une magnifique éloquence la mission et l’idéal de la chevalerie chrétienne, de ce qu’il appelait la « milice de Dieu », termes que l’on retrouve souvent dans les écrits des Fidèles d’Amour, dont Dante était un membre éminent. Dans le Purgatoire (Chant XXVII), Dante se souvient avoir assisté au supplice de Jacques de Molay et de Geoffroy de Charnay sur le bûcher, le 18 mars 1314, à Paris : « Je tendis en avant les mains jointes, et m’allongeai, regardant le feu, et vivement me représentant les corps humains que déjà j’avais vu brûler ». Ces deux hauts dignitaires de l’Ordre du Temple, arrêtés sur l’ordre du roi Philippe le Bel, furent injustement accusés d’hérésie par l’Inquisition du pape Clément V. Tout comme les Templiers qui virent en ce pape l’Antéchrist, Dante lui assigna une place dans son Enfer (Chant XIX) : « Viendra du couchant un pasteur sans loi […] Il sera un nouveau Jason duquel parlent les Machabées, et comme à celui-là flexible fut son roi, à celui-ci le sera le roi qui régit la France ». En rappelant le passage biblique du deuxième livre des Macchabées (4:7-9) où il est expliqué comment Jason usurpa le pontificat en versant une forte somme d’argent au roi Antiochus, Dante fait clairement allusion à la manière dont Clément V parvint à la papauté, en signant un pacte simoniaque avec le roi de France, Philippe le Bel ; roi qu’il compare à Pilate dans son Purgatoire (Chant XX) : « Je vois le nouveau Pilate si cruel que cela ne le rassasie, mais sans décret il pousse dans le Temple ses voiles cupides ».

En parsemant leurs œuvres de symboles ésotériques, Dante et les Fidèles d’Amour n’ont cessé de rappeler leur filiation avec l’esprit chevaleresque de l’Ordre du Temple qui avait placé sa solution sous le signe de l’ésotérisme, lequel lui aurait permis d’avoir avec les musulmans des relations pacifiques. Par exemple, Dante se sert souvent du chiffre 9 comme chiffre sacré, symbolisme de la trinité : esprit, âme, corps, chacun ayant 3 aspects et 3 principes. Ce chiffre, également très symbolique pour les Templiers, rappelle les 9 fondateurs traditionnels de l’Ordre, ainsi que les 9 provinces du Temple d’Occident.

Enfin, estimant les pouvoirs du Pape et de l’Empereur tout aussi indignes, Dante a toujours rêvé d’établir un troisième pouvoir en Italie, celui de la Chevalerie, pris dans son sens le plus spirituel. En ce sens, il fut un courageux et vrai templier, et son appartenance à la Fede Santa et aux Fidèles d’Amour en est la meilleure preuve : Cette Fede santa, dont Dante était Kadosch, c’était la foi des Fedeli d’Amore, et avant eux, celle des Templiers :

à suivre dans le livre  

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