La Tradition secrète de l’Occident et le mythe de la traversée

Schibboleth est un mot hébreu qui porte un double sens : épi de blé, ou eau courante (fleuve ou chute d’eau ou gué). Il témoigne aussi d’un legs de la Tradition polaire et les gardiens du pont sont les souverains pontifes (Pontifex maximus est aussi la désignation du premier évêque de Rome). Le mot schibboleth est donné à l’apprenti avant qu’il ne soit passé compagnon. C’est donc un mot de passe ou de passage qui constitue la charnière, l’articulation, le pont entre les deux stades. Le Shin est contenu dans le mot comme l’épreuve du feu, thème que l’on retrouvera dans la légende de Beowulf.

« Le passage dans l’autre monde est en quelque sorte l’axe du conte, en même temps que son milieu », écrivait V. Propp en tête du chapitre VI de ses Racines historiques, justement intitulé “La traversée”. Et il poursuivait : “toutes les formes de traversée ont une origine identique, toutes proviennent de conceptions primitives sur le voyage du mort dans l’autre monde”. Mais la signification de la traversée est différente selon le sens dans lequel elle se fait. Il y a d’une part la traversée qui mène à l’Autre monde, celui des morts. C’est par exemple la traversée du Styx. La traversée positive, celle qui donne au héros accès à l’immortalité, c’est celle qui permet de quitter la mauvaise rive pour regagner la rive du salut, quelles que soient les circonstances exactes qui entourent l’aventure – car cette traversée semble être devenue un schème mythologique qui a pu imprégner les mentalités au point de se retrouver inséré ou orchestré comme motif dans des textes littéraires variés qui nous sont parvenus.

Pétroglyphes de Tanum (Suède)

En ce qui concerne nos recherches, le sens de la traversée du fleuve (ou, le cas échéant, d’une étendue marine dans la tradition indo-européenne a été abondamment étudié par J. Haudry. Nous nous fonderons donc largement sur ses conclusions. J. Haudry a mis en évidence ce qu’il appelle « un schème formulaire indo-européen », la “traversée de la ténèbre hivernale”, souvent réalisée dans la traversée d’un cours d’eau, qui donne accès, non pas seulement à l’héroïsation, mais à l’immortalité. À vrai dire, dans plusieurs récits légendaires appartenant à des domaines variés de l’ensemble indo-européen, il n’est pas nécessairement question de traverser la ténèbre hivernale, une traversée de l’eau pleine de difficultés apparaît comme la victoire sur les ténèbres, la mort, le mal. Plusieurs mythes l’attestent comme celui de Coclès et Clélie, un certain type de traversée, une épreuve qui permet d’échapper à l’emprise de l’ennemi et qui donne accès à la bonne rive, c’est-à-dire à l’immortalité. Cette traversée doit être un exploit et le héros doit risquer sa vie à chaque instant : de même que Coclès traverse multis superincidentibus telis, écrit Tite-Live, Clélie elle aussi atteint l’autre rive inter tela hostium. Pourtant, le sens de la traversée de l’eau s’était oblitéré pour les Latins. Ainsi Cicéron, voulant dégager l’essentiel de l’acte de Coclès, ne retient pas la traversée en tant que telle mais le courage héroïque de celui qui a affronté l’épreuve.

On connaît bien, dans plusieurs traditions indo-européennes, le motif de la mort vue comme traversée d’une étendue d’eau : c’est l’Achéron des Grecs, la rivière Vaitaranī, qui conduit chez Yama, côté indien. Chez les peuples germaniques devenus navigateurs, Anglo-Saxons et Scandinaves, l’inhumation dans des bateaux est certainement imputable à la même croyance. Cette traversée n’est pas nécessairement inconciliable avec la traversée salvatrice ; l’étendue d’eau frontière est la même, mais la manière dont on la franchit varie. Celui qui la franchit victorieusement, et peut dire, comme le poète, “et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron”, atteint la survie ; en revanche, tel autre se retrouvera parmi les morts.

 

St Christophe Christophore

 

La légende :

St Christophe chercha longtemps quelqu’un qui lui donnât des renseignements sur le Christ. Enfin, il rencontra un ermite qui lui parla de Jésus-Christ et qui l’instruisit de la foi. L’ermite dit à Christophe : – Ce roi que tu désires servir réclame la soumission : il te faudra jeûner souvent. Christophe lui répondit : Qu’il me demande autre chose parce qu’il m’est absolument impossible de faire cela.

  • L’ermite lui dit : Il te faudra encore lui adresser des prières.
  • Christophe lui répondit : Je ne sais ce que c’est et je ne puis me soumettre à cette exigence.
  • L’ermite lui dit : Connaîs-tu ce fleuve où bien de ceux qui le passent risquent d’y perdre la vie ?
  •  Oui dit Christophe.

L’ermite reprit : Comme tu es grand et que tu es robuste, si tu restais auprès de ce fleuve et si tu passais ceux qui surviennent, tu ferais quelque chose de très agréable au Christ que tu désires servir et j’espère qu’il se manifesterait à toi en ce lieu. Christophe alla donc près du fleuve et s’y construisit un petit logement. Il portait à la main, au lieu de bâton, une perche avec laquelle il se maintenait dans l’eau; et il passait sans relâche tous les voyageurs.

Un jour qu’il se reposait dans sa maison, il entendit la voix d’un petit enfant qui l’appelait en disant : Christophe viens dehors et passe-moi !.

Christophe se leva de suite mais ne trouva personne. Rentré dans sa maison, il entendit la même voix qui l’appelait : Christophe viens dehors et passe-moi ! Il courut dehors de nouveau et ne trouva personne. Rentré chez lui, une troisième fois il entendit la voix : Christophe viens dehors et passe-moi.

Il sortit et aperçut sur la rive du fleuve un enfant qui le pria de le passer. Il mit l’enfant sur ses épaules, prit son bâton et entra dans le fleuve pour le traverser. Et voici que l’eau du fleuve se gonflait peu à peu. L’enfant lui pesait comme une masse de plomb. Il avançait et l’eau gonflait toujours. L’enfant écrasait de plus en plus les épaules de Christophe d’un poids intolérable, de sorte que celui-ci se trouvait dans de grandes angoisses et craignait de périr. Il échappa à grand peine. Quand il eut franchi la rivière, il déposa l’enfant sur la rive et lui dit :  Enfant, tu m’as exposé à un grand danger et tu m’as tant pesé que si j’avais eu le monde entier sur moi, je n’aurais pas eu plus lourd à porter.

L’enfant lui répondit : «  Ne t’en étonne pas Christophe, tu n’as pas eu seulement le monde sur toi mais tu as porté sur tes épaules celui qui a créé le monde; car je suis le Christ ton roi. Et pour te prouver que je dis la vérité, quand tu seras repassé, enfonce ton bâton en terre devant ta maison. Le matin, tu verras qu’il a fleuri et porté des fruits. » A l’instant, il disparut. En arrivant, Christophe ficha son bâton en terre, et quand il se leva le matin, il trouva que sur sa perche avaient poussé des feuilles et des dattes, comme sur un palmier.

Interprétation à la lumière de la Tradition primordiale indo-européenne.

Béowulf et la trarversée du fleuve

Les origines : la légende, le culte et l’iconographie de Saint Christophe ont fait l’objet d’une étude exhaustive par H.F.Rosenfeld. Il est établi aujourd’hui par son étude que la légende est d’origine littéraire. Elle sort d’un récit gnostique dans lequel il est question d’un monstre anthropophage à tête de chien, nommé Reprobus « Réprouvé », qui, par le baptême, acquiert la parole et prend le nom de Christianus ou Christophorus « Chrétien » (les deux termes étant équivalents). C’est de la réinterprétation de la forme Christo-phorus que proviendra, en Occident, la légende du « porte-Christ ». Les versions orientales, qui sont les plus anciennes, ont en commun avec les versions occidentales le martyre du saint et son projet initial, qui est de se mettre au service du maitre le plus puissant. C’est ainsi qu’il sert successivement son roi, puis le diable, quand il s’aperçoit que son roi craint le diable; et voyant ce dernier prendre peur en passant devant un crucifix, le futur saint se met en quête du Christ.

St Christophe Reprobatus

D’Orient, le culte et la légende passent en Espagne, en France, en Italie, puis en Allemagne. Le motif de la tête de chien disparaît dans la plupart des formes occidentales de la légende. De « canin », Christophe devient « Cananéen ». En revanche, apparaît le motif du « porte-Christ ». Dans ses premières attestations, au XII° siècle, le saint est représenté portant, immobile et sur la terre ferme, un Christ adulte. C’est seulement au milieu du XIII° siècle qu’apparait le motif du Christ enfant que Christophe porte pour lui faire traverser un cours d’eau. Motif qui figure dans la Légende Dorée ainsi que dans les trois versions allemandes indépendantes. H.R. Rosenfeld a montré que ce motif est une « explication épique » du pouvoir merveilleux qu’on prêtait à l’image de Saint  Christophe, portant le Christ et  celui qui la regardait était protégé de la mort subite pour ce même jour. C’est l’origine et les révélations de cette « explication épique » que nous nous proposons d’étudier. Mais rappelons d’abord les faits, tels que les narre la Légende Dorée (voir plus haut le résumé de la légende)

In einer Winternacht

Les versions allemandes, confirmées par l’iconographie, comportent explicitement une indication qui, dans la Légende Dorée, n’est qu’implicite: la traversée a lieu de nuit. La mention du « matin » pour la constatation du miracle du bâton fleuri donne à penser que l’auteur de la Légende Dorée situait également la scène en pleine nuit, mais a négligé de la préciser. Et comme l’un des textes allemands précise qu’il s’agit d’une nuit d’hiver, l’origine du motif est évidente: c’est une « traversée de l’eau de la ténèbre hivernale ». Cette traversée débouche tout naturellement sur le retour des beaux jours, ce que figure le miracle du bâton. Certes, il s’agit là d’un miracle d’un type connu, mais dans cette situation, il prend une signification particulière. Le choix n’en a sûrement pas été fortuit.

Saint Christophe, Grettir et Beowulf

Selon Haudry le recensement des légendes liées à la traversée a réuni douze attestations de ce schème formulaire indo-européen « traverser l’eau de la ténèbre hivernale ». L’une d’entre elles est très proche: celle de Grettir portant la fermière et sa fille à travers la rivière en crue un soir de Noël. Représenté dans le domaine anglais par un épisode de Beowulf, la compétition de natation avec Breca, le schème devait être connu aussi en Allemagne. Il est normal que le détail essentiel, la nuit d’hiver, figure dans la forme allemande de la légende Reste à voir pourquoi ce schème a été utilisé: avec quelle signi­fication, quelle intention.

Pour Beowulf comme pour Grettir leur traversée a été l’épreuve qualifiante qui a précédé l’exploit principal. Il en va de même pour le futur saint, dont l’épreuve principale sera le martyre. Un détail iconographique permet de préciser le rapport avec l’épisode de Beowulf: dans certaines représentations note A.Masseron, « les eaux du fleuve ont été envahies par des hordes de bêtes fantastiques ». De même, Beowulf est attaqué, pen­dant sa traversée, par des monstres marins. Son triomphe sur ces monstres le qualifie pour affronter le monstre Grendel. On peut se demander comment une épreuve de qualification héroïque typiquement païenne dans son origine et sa signification a pu être appliquée à un saint. C’est qu’avant de devenir un saint, Christophe est un héros, et un héros païen, à la recherche non de la sainteté, mais de la puissance. Il recherche le Christ pour cette seule raison. Et la légende précise qu’il a refusé le jeûne et la prière pour parvenir à ses fins. Le futur saint n’avait évidemment aucun goût pour l’ascétisme et la contemplation. S’il a en revanche accepté de bonne grâce le rôle de passeur, c’est parce qu’il correspondait à ses aspirations héroïques: épreuve qualifiante du héros païen, la traversée de l’eau, de nuit et en hiver, était le préalable naturel à la grande destinée dont il rêvait. Rappelons que s’il a perdu son aspect monstrueux, le Christophe des versions occidentales apparait doté, comme Grettir et Beowulf, d’une force surhumaine, et d’une taille gigantesque. C’est ce qui conduira ultérieurement à représenter le Christ sous la forme d’un enfant, par simple réinterprétation de la différence de taille. Mais tout s’explique car l’aventure de Christophe montre qu’il existe, parallèlement à l’ascétisme et à la contemplation, une troisième voie vers la sainteté: l’héroïsme.

Les rois hyperboréens se faisaient enterrer dans leur bateau et perpétuait ainsi le mythe (formulaire) de la traversée. Reconstitution à Sutton Hoo du drakkar avec son prince retrouvé en 1939 « the Dig ». Son casque comporte ma mention Beowulf.

L’immortalisation

Outre la qualification héroïque, la traversée de l’eau de la ténèbre hivernale, image de la traversée de la seconde mort, a un autre effet: l’immortalisation, c’est-à-dire, initialement la survie. Survie physique d’abord, puis, après le mort, survie dans la mémoire ou, pour quelques rares élus, aux Iles Fortunées. D’où le rapport de la légende occidentale de Saint Christophe et la croyance en la vertu de l’image du Saint. Cette éphémère im­mortalité qu’elle est censée conférer à ceux qui la regardent est la contrepartie chrétienne des bienfaits que conférait la « traversée » dans la conception antérieure. Inversement, on peut considérer la légende comme l' »interprétation païenne » de cette croyance.

Cette étroite alliance des deux traditions rend compte de deux faits en apparence contradictoire: l’extraordinaire popularité du saint dans tout l’Occident à la fin du moyen-âge, et la réserve des clergés anglais et allemand à son égard: contrairement à ce qu’on observe en pays roman, très peu d’églises lui sont consacrées en pays germanique. C’est probablement que derrière le saint chré­tien, on reconnaissait trop distinctement le héros païen. H.F. Rosenfeld a bien vu que le peuple reconnaissait en lui un de ses géants familiers.

Clélie franchissant le Tibre. Clélie ne se contente pas de se sauver elle-même, elle est aussi une libératrice et une passeuse ; dans les versions où elle est accompagnée d’un groupe de jeunes filles, elle joue un rôle salvateur, c’est même plus précisément une passeuse, et à double titre : c’est elle qui permet d’abord à ses compagnes de franchir le fleuve, puis qui permet à certains otages d’être libérés des mains des Étrusques. G. Dumézil, dans Mythe et épopée III, avait fait un rapprochement entre l’histoire de Clélie et un épisode fameux du Mahābhārata, dont Draupadī est l’héroïne.

 Voir l’ouvrage ici

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