L’arc et la lyre ou les dieux du pastoralisme

Apollon, l’arc et la lyre. On a reconnu en Apollon « le plus grec de tous les dieux ». Et il apparaît en effet comme l’une des plus belles figures de la poésie grecque ; Il est le musicien qui charme l’Olympe quand il joue de sa lyre dorée il est le seigneur à l’arc d’argent, le dieux-Archer, le Guérisseur aussi, qui le premier apprit aux hommes l’art de la médecine. Mais ces dons, tout aimables et charmants qu’ils fussent, n’étaient pas ses meilleurs titres de gloire : il était surtout le dieu de la Lumière, celui en qui nulle ombre ne demeure – et c’est ainsi qu’il devint le dieu de la Vérité. Jamais un mensonge ne tombe de ses lèvres.

De nombreux dieux grecs ont eu pour attribut l’arc : Artémis, Hécate, Héraclès, Apollon etc .. les premiers dieux grecs traduisent la société hyperboréenne et son influence : dieux pasteurs ou dieux chasseurs. Les préhistoriens estiment que l’invention de l’arc daterait du Mésolithique (entre 50 000 et 10 000 ans avant notre ère). L’arme se perfectionna au fil du temps et les formes de l’arc évoluèrent en même temps que ses matériaux. Chaque culture créa ses propres modèles ; en Grèce on manipula essentiellement les arcs droits et les arcs composites, plus performants.

Le caractère d’archer semble être un des aspects fondamentaux de la divinité d’Apollon. C’est l’un des traits sans doute qui contribuent le plus à nous le faire voir comme un grand dieu d’Asie. Ce caractère, au surplus, nous est, sans hésitation possible, attesté comme l’un des plus anciens par l’usage de certaines épithètes composées constamment employées par le poète de l’Iliade, — la plus fréquente — et les formes voisines ekatebolos (Εκατηβολος), sans parler de la forme simple ekatos, Εκατό, tantôt nom tantôt adjectif. Pour en bien saisir la valeur et les affinités, il est utile de faire un détour vers une déesse dont le nom même exprime de façon fondamentale ce même caractère, ce même pouvoir, pour mieux dire, de lancer au loin les traits. Il s’agit de la déesse Hécate.. L’assimilation avec Artémis, dont Eschyle s’est fait l’écho (Suppliantes, 676), est ancienne. Elle remonte au moins aux cultes de Délos où Artémis, elle aussi déesse de l’arc, a dû précéder Apollon.

Délos

Dans la culture grecque antique, l’arc et la lyre ont les mêmes rapports entre eux qu’Apollon et Artémis.

Arc et lyre ont en commun leurs matériaux mais également les gestes qui permettent de les manipuler correctement. Le musicien tout comme l’archer doit tendre sur son instrument une corde faite de nerf ou de boyau. Aussi, les cordes doivent dans les deux cas répondre au même impératif de résistance et être capables de supporter la tension nécessaire pour obtenir un son ou une énergie. Dans les deux activités, les cordes doivent être impérativement protégées de l’humidité pour ne pas se détendre et toujours, pour la lyre comme pour l’arc, elles doivent rendre un son harmonieux. Les Grecs avaient parfaitement conscience de ce lien que l’on constate dans l’Odyssée (chant XXI, 406 – 411) lorsque Ulysse retrouve son arc :

« Ainsi Ulysse banda sans effort son grand arc. Après l’avoir prise de sa main droite, il essaya la corde : Elle chanta clair, avec la voix d’une hirondelle. »

Le culte d’Hécate est, comme celui de Létô elle-même, originaire de Carie, d’où il est venu dans les îles et dans la Grèce continentale, en Béotie notamment, où elle est bien connue à date ancienne par l’important texte de la Théogonie couramment désigné sous le nom d’Hymne à Hécate. La déesse y apparaît, on le sait, sous les traits d’une très grande divinité à puissance universelle. Antérieure certainement au règne de Zeus et des Olympiens, « tous les enfants de Terre et de Ciel lui abandonnent une part des privilèges qu’ils ont reçus ». Adorée essentiellement en Béotie, on sait qu’elle avait un culte très développé aussi dans l’île d’Egine, dont les habitants, d’après Pausanias, assuraient que les mystères en son honneur avaient été institués par Orphée.

Ce n’est donc pas simple coïncidence si la déesse Hécate partage avec Apollon, les charges et privilèges de divinité nourricière de la jeunesse ; celles-ci lui sont communes, on le sait, avec d’autres grandes déesses. Cela peut être aussi une coïncidence si « elle fait briller qui lui plaît dans l’assemblée » et si, outre la protection des guerriers au combat et l’assistance aux rois siégeant au tribunal, elle a dans ses attributions de donner à qui lui plaît la victoire aux jeux athlétiques, avec toute la gloire accompagnant le prix. Pourtant ce devait être et rester assez tard un caractère distinctif de la déesse : on connaît par exemple ce relief du British Museum (milieu du IVe siècle) trouvé en Thessalie, à Crannon, sur lequel la déesse couronne un cheval vainqueur. Certes Apollon n’est pas la seule divinité en l’honneur de laquelle ont lieu joutes et concours. Il ne faut pas oublier cependant qu’il est, à diverses reprises, au chant XXIII de l’Iliade, invoqué par les concurrents, notamment pour le tir à l’arc ; c’est lui qui donne aux pugilistes l’endurance. Hermès est, bien plus typiquement encore, le dieu « agonios » (Jupiter/Hermès). En poursuivant l’énumération hésiodique des nombreux pouvoirs d’Hécate c’est Hermès que nous retrouvons :

« Elle sait, avec Hermès, dans les étables, faire croître le bétail : les troupeaux de bœufs, les vastes parcs de chèvres, les longues colonnes de brebis laineuses, s’il plaît à son cœur, elle en fait de peu beaucoup et en réduit beaucoup à peu ».

Le rapport se trouve ainsi établi entre la déesse Hécate et tout un cycle d’attributions où interfèrent les pouvoirs d’Hermès et ceux d’Apollon. Déesse favorisant la prospérité des troupeaux, déesse magicienne aussi, elle se révèle au surplus comme une divinité de l’agonv, entendu, suivant les cas, comme la réunion des peuples à l’assemblée ou devant le tribunal garant de civilisation : là nous nous retrouvons sous le regard de l’Apollon delphique, héritier de Phoibé la Titanide, dont Létô était la fille, ainsi qu’Astérie, la propre mère d’Hécate – Astérie, nom sous lequel aussi l’île sainte de Délos fut connue des poètes, et particulièrement de Pindare. Divinité de l’agôn (ἀγών), Hécate l’est encore lorsque ce mot s’applique aux joutes athlétiques, ces joutes qui ont leur origine dans les rencontres pastorales où les jeunes gardiens des bêtes ont de tout temps aimé s’affronter.

Archer scythe

Mais là, comme nous l’avons vu, ne s’arrête pas le rapport du dieu archer et de la déesse dont le nom même signifie qu’elle aussi sait lancer de loin ses traits. L’idée d’une relation naturelle et logique entre les dieux pasteurs et les dieux à l’arc sort fortifiée de ce rapprochement. N’est-il pas connu, d’ailleurs, que certaines populations pastorales, soit d’époque ancienne, soit de civilisations plus voisines de notre temps, mais de nature archaïque, les unes et les autres nomades encore ou semi-nomades, présentent justement le maniement de l’are et des flèches comme celui des armes les mieux adaptées à leur condition naturelle et à leur genre de vie ? Tel fut le cas des populations asiatiques dont les Mèdes et les Perses, plus tard les Parthes, sont à nos yeux par excellence les représentants. Tel fut également le cas des peuples des steppes, comme les archers de Scythie ou, plus tard, les envahisseurs mongols.

Les légendes grecques n’ignorent pas les héros à l’arc, dont Héraclès est l’exemple le plus illustre. On se souviendra aussi de la célèbre histoire de l’arc d’Ulysse, au chant XXI de l’Odyssée, où Gabriel Germain, dans sa Genèse de l’Odyssée, veut voir le point d’aboutissement d’« un rituel royal des steppes ». On sait que, d’après cet auteur, le thème du concours à l’arc pour un mariage royal pourrait avoir son origine chez les nomades de l’Asie centrale — inven­teurs de l’arc à double courbure ou arc réflexe — dès avant le IIIe millénaire ; il aurait pénétré d’une part dans l’épopée de la Grèce, d’autre part dans les poèmes épiques de l’Inde par l’intermédiaire d’une partie des peuples indo-européens, ceux qui précisément peupleront ces deux régions, et qui l’auraient connu avant leur séparation. Mais revenons aux rapports primitifs du tir à l’arc et de la vie nomade et pastorale, en notant que le roi d’Ithaque a  gardé bien des traits du roi-pasteur, ne serait-ce que par la façon dont l’arc est venu entre ses mains, ne serait-ce également que le soin avec lequel il s’assure que l’arc n’a pas souffert en son absence, que notamment les vers n’en ont pas rongé la corne.

Arc scythe ou arc reflexe

 

A vrai dire, il est bon de remonter plus haut que les périodes pastorales. L’arc est une arme très ancienne, et ses premières formes remontent aux civilisations de chas­seurs, auxquels il a servi d’abord à atteindre le gibier. Les fresques de Lascaux et autres peintures de la préhistoire montrent, en des représentations qui tiennent, croit-on généralement, de l’envoûtement magique, des bêtes percées de flèches. Et tout récemment l’exposition des fresques du Tassilinous présentait des peintures de l’époque « bovidienne » (à partir du Ve millénaire avant notre ère, période succédant à celle des chasseurs, du Ville au Ve millénaire), où des hommes armés d’arcs et de flèches conduisent et protègent des troupeaux immenses de bœufs. D’après H. Lhote (A la découverte des fresques du Tassili), les peintures dont il s’agit attestent la succession d’une « civilisation de chasseurs armés de massues et de boomerangs » et d’une « civilisation de pasteurs ou gens de l’arc ». De ces derniers un chapitre nous entretient plus longuement :

« Leur attitude reflète avant tout le mouvement, et nous les voyons, dans des poses athlétiques, tirer à l’arc sur le gibier, s’entre-choquer dans les combats qui se livraient alors pour la possession des troupeaux, ou bien encore se rassembler dans des scènes de danse ».

On comprend aisément, songeant à ces témoins de civilisations lointaines, que dès les temps les plus anciens, les grandes divinités des animaux, gibier puis bêtes domestiques, aient pu être les maîtresses du tir à l’arc, puisque telle était l’arme des chasseurs implorant leur protection comme des pasteurs qui défendaient leurs troupeaux contre les incursions d’autrui et cherchaient à s’emparer de ceux des groupes voisins ; ces pasteurs en même temps demeuraient chasseurs, tirant pour leur agrément le gibier, et, plus encore sans doute, usant de l’arme redoutable comme autrefois de la massue, pour réduire les fauves qui menaçaient leurs bêtes. On reconnaît aisément, sous ces rappels esquissés à grands traits, les figures mythologiques de l’Héraclès à la massue ou à l’arc, ainsi que des déesses de la catégorie d’Artémis et de celle d’Hécate, et par excellence du dieu archer Apollon. Celui-ci n’a-t-il pas au reste, usé de l’arc pour abattre le dragon ennemi des « moutons aux pattes fines » ? L’Hymne homérique le précise bien (v. 300 sqq.) et Callimaque n’aura garde de l’oublier :

« Ié ! entendez-vous ? Ié Paian ! Car le peuple Delphien d’abord inventa ce refrain quand de ton arc d’or tu montras ta science d’archer habile. Tu descendis à Pythô quand tu rencontras le monstre prodigieux, le serpent terrible. Tu le tuas, sous le vol de tes traits pressés ». (Hymne à Apollon).

Mais d’autres moyens ont, dès les époques les plus anciennes, été utilisés par les peuples pasteurs pour dominer les fauves et soumettre la nature. Au premier rang il faut placer les effets magiques de la musique.

la flute, une invention d’Hermès berger et pâtre en Arcadie

L’arc à musique. Avant d’en examiner le détail, rappelons en quelques mots la parenté qui put exister, dès les temps les plus reculés, entre l’arc et la lyre du dieu delphique. L’arc dut être connu dès la préhistoire comme un instrument musical — le premier peut-être —, témoin la représentation de la caverne des Trois-Frères, située à Montesquiou-Avantès dans l’Ariège, étudiée par l’abbé Breuil dans son livre Quatre cents siècles d’art pariétal. Il s’agit, d’après l’abbé Breuil, d’un homme à tête de bison jouant de cet arc à musique conservé de nos jours par certaines populations primitives. Le son de la corde tendue avait de bonne heure frappé les hommes, et le souvenir précis s’en retrouve en pleine épopée grecque, non seulement au chant I de l’Iliade avec le « son terrible » de l’arc d’argent, mais surtout dans l’Odyssée, au moment où Ulysse va bander son grand arc, face aux prétendants :

« Or, tandis qu’ils (les prétendants) parlaient, Ulysse, l’avisé finissait de tâter son grand arc, de tout voir. Comme un chanteur qui sait manier la cithare tend aisément la corde neuve sur la clef et fixe à chaque bout le boyau bien tordu, Ulysse alors tendit sans effort le grand arc, puis sa main droite prit et fit vibrer la corde, qui chanta bel et clair comme un cri d’hirondelle » (XXI, 401-411, trad. V. Bérard).

arc à musique

Il est remarquable, en tout cas, que souvent Apollon soit donné par les poètes comme le dieu de l’arc et de la lyre étroitement associés — et cela d’autant plus nettement que le texte considéré se veut d’allure plus nettement rituelle. Nous avons eu déjà l’occasion de citer le cri du nouveau-né dans l’Hymne à Apollon : « Qu’on me donne ma lyre et mon arc recourbé ! » (v. 131). Il faut en rapprocher, chez Callimaque, l’énumération des pouvoirs et des attributions du dieu : Personne qu’Apollon n’a tant d’arts en sa main. il a dans son lot et l’archer et l’aède — car l’arc est son bien et le chant aussi. A lui prophétesses et devins ; et de Phobos aussi les médecins tiennent la science de retarder la mort ». (Hymne à Apollon).

Si il est important de citer in extenso ces quelques vers, c’est afin de bien montrer l’importance remarquable attachée par Callimaque à ce double caractère de dieu archer et de dieu lyricine. L’Iliade, il est vrai, traite surtout du dieu eke bolos ; mais le poème n’ignore pas pour autant la joie prise par Apollon à ouïr la musique du Péan chanté par les Grecs en son honneur. Pindare, grand serviteur, comme on sait, d’Apollon, célèbre surtout le dieu musicien, semblant laisser dans l’ombre son arc et ses flèches. Mais il est tout à fait notable que l’une des métaphores employées par le poète thébain pour traduire l’envol des notes soit précisément empruntée au jet des flèches à l’instant même où elles quittent la corde tendue : au début de la Ière Pythique, l’emploi du mot Pyté (du serpent python) est significatif (v. 10).

Le dieu de l’arc est aussi familier à son esprit que le maître de la cithare. Il y aurait là un lien de plus entre le dieu pasteur et le dieu musicien. Rapprochement curieux : dans ses Danses et légendes de la Chine ancienne, Marcel Granet rappelle que « les concours de tir étaient, dans la Chine féodale, des cérémonies musicales : ils consistaient à tirer en cadence au son des instruments ». C’est de cette union paradoxale que nous proviennent les hymnes d’Homère mais plus loin encore la prosodie des sagas de la tradition polaire comme dans le Kalevala ou les Eddas.

 

en souscription pour parution en octobre 2021

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Note : un point commun entre Artémis et Hermès tous deux protecteurs des chemins et des carrefours. Artémis porte parfois l’épithète Trivia « celle qui éclaire la route aux carrefours de la vie » ;  elle est en effet celle qui oriente la flèche (la vie) depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte. Elle équilibre grâce à l’arc et la flèche les forces contraires qui permettront aux jeunes enfants d’éteindre leurs pulsions animales pour vivre dans la société civilisée.

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